lundi, juin 12, 2006

Arkham(11)

-« Qu’est-ce que vous avez encore fait ? » commença le photographe, sans autre préambule. Geoff le mit au courant alors qu’ils gravissaient les escaliers pour rejoindre Mantoni et la scène du crime. Hong écouta gravement. Les infirmiers avaient emmené Harry sur un brancard, et il ne restait qu’eux trois dans la maison. Lorsque Mantoni le vit arriver, son visage s’illumina l’espace d’un instant. Puis elle rejoignit la conversation.
-« Salut, Grand Maître de l’argentique et du numérique. Entre donc dans le lieu sympathique où notre cinglé des entrepôts a décidé de refaire des siennes… »
-« Tu penses que c’est le même type. »
-« Oh, tu me connais, moi tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. N’empêche, il y a des tas de trucs qui me font pencher vers ce genre d’hypothèse : déjà, le type qui est en train de faisander sur le sol était un des habitants des entrepôts, et a priori même un taré courageux rechignerait à s’approcher d’une baraque dans laquelle il sait qu’il y a deux flics pour trucider un pauvre SDF. À moins d’avoir très peur de ce que ledit SDF pourrait raconter auxdits flics.»
-« Sans oublier, continua Geoff qui s’était penché pour ramasser la serviette, ce genre de petite chose… Une charmante petite bête comme ça, ça ne te dit rien ? »
Hong eut un léger mouvement de recul au moment où il découvrit ce qui restait du mille-pattes. Mais il se reprit très vite.
-« C’est une scolopendre. »
-« Gagné. Tu sais où j’ai vu un truc comme ça récemment ? » continua Geoff.
-« Sur un de tes superbes clichés, justement sur la scène du crime des entrepôts. Alors j’ai beau ne rien savoir, je vais quand même commencer à fouiller dans cette direction. » Hong la regardait avec un air sévère. Mantoni tira sur sa cigarette avant de lui décocher un grand sourire. « Mais, comme j’ai été formé par les meilleurs, je vais quand même vérifier ce que je pourrai sur notre ami infortuné. À toi. Qu’est-ce que tu peux nous dire pour l’instant ?»
Hong regarda autour de lui un long moment, prit quelques clichés. Puis il accrocha sa veste à une poignée de porte un peu plus loin, revint, et prit d’autres clichés.
-« Bon, alors on a le point d’entrée, la fenêtre, et le point de sortie, qui est le même. On ira voir en bas pour essayer de savoir comment il est monté. Je suppose que c’était un homme, vu la profondeur des plaies et l’angle descendant des blessures. Étant donné la taille de la victime, je n’exclurai cependant pas une femme, même de taille moyenne, pourvu qu’elle soit passablement musclée. Ça vaut d’ailleurs pour l’homme, il faut une sacrée force pour mettre un coup qui va jusqu’à l’os sur une victime se tenant debout. Surtout que l’arme n’était pas très effilée, comme en témoigne le côté plus déchiqueté que découpé des plaies. Pas de traces de pas visibles, quelques épines de sapin un peu partout, mais ça peut venir de n’importe qui et ne nous apprend pas grand-chose. Je ferai venir les gars du labo pour qu’ils m’aspirent tout ça, il y aura peut-être des fibres. J’aurai besoin d’échantillons de vos manteaux, pantalons, tout ça. L’arme du crime, donc, probablement une machette ou un objet semblable, relativement peu aiguisé. Le problème, c’est que l’angle des plaies ne semble pas cohérent avec cette hypothèse, surtout étant donné la taille de la pièce. »
-« Un hachoir de boucher, un truc comme ça ? » demanda Mantoni.
-« Ça aussi ça m’étonnerait. Je verrai ça mieux sous un microscope. À part ça, on fera un relevé des empreintes digitales, des fluides (ça nous servira déjà à voir si votre SDF est fiché). Et puis je comparerai les blessures à celles de nos cinq autres clients. À ce propos, j’ai quelques résultats intéressants. »
-« Surprends-nous. », l’invita Geoff.
-« Oui. Tout d’abord nous avons très peu avancé sur l’identité des sujets, mais nous avons encore une petite chance de les retrouver grâce aux dossiers dentaires. Pour l’instant on peut juste dire qu’aucun d’entre eux ne se fait soigner les dents à Arkham. Pour l’instant, on tourne un peu en rond de ce côté-là. Mais la vraie mauvaise nouvelle, c’est que les analyses d’ADN sont formelles, les cerveaux retrouvés près des corps n’allaient pas avec les corps en question. Et ça, ça veut dire… »
-« Qu’on n’a pas cinq cadavres sur les bras, mais dix », continuèrent Geoff et Mantoni, de concert.
-« J’en ai bien peur. Bon, allons faire un tour dehors. »

vendredi, juin 09, 2006

Used to it...

We changed. We didn’t mean to. We didn’t want to. But we did. It got complicated, but I guess all things do when they change. But hey, you get used to it. You get used to anything if you’re hungry. It wasn’t that hard, after awhile. Just going to the store, filling your cart. all wrapped in plastic, clean, hygienic. In your fridge, it gleams under the electric light. That kind of pinkish grey. That mother-of-pearl patina. Take it out, fry it, dispose of the package. Then go to bed, fuck, sleep. Maybe toss and turn for awhile, at least I used to at first. But hey, you get used to it. Even the ones working the slaughterhouses got used to it. They get up in the morning, they kiss their wives and kids, and that’s where they go. And when they come back nothing’s changed.

When it all started we would grab them off the street. That wasn’t very smart. I mean, no one was ready, no one understood. It was all so disorganized. We were hungry, maybe scared sometimes. Some of us did OK. One of my friends from work, he used to tell me he went to Thailand. They didn’t care what you did with the product over there, as long as you paid them. Still, you know… It just wasn’t fair for the rest of us who couldn’t afford trips to Asia or Eastern Europe. I mean the poor got a right to eat, too. So we tried different solutions.

In Texas, they thought the Klansmen were acting out all of a sudden. Getting riled up or something. Alright, these guys already are a bit on the crazy side, but they were never that brave. Isolated families, they just disappeared. First time they caught someone though, it was a schoolteacher from Dallas, and he never wore a sheet in his life. Hey, what was he gonna do ? The Klan fellas, they never get caught. He probably thought they’d take the fall. So the DPD locked him up. Eventually, some guys calling themselves the Bloody Dragons of the KKK started writing to him, and actually helped him escape jail. After that, they and him got holed up in some hideout in the country. That was the last anyone heard of the guy, and of the Bloody Dragons. Can’t say I missed them. Other incidents happened.

The hunger made some of us pick the poor, the hunger made a few of us pick the rich. Takes one to catch one, they say… So you caught one of yours, whatever you were. You could go for the people closest to you, they never saw it coming : husband, wife, parents, kids, anything went back then. But you know, there are only so many spouses, parents, kids one can have. And besides, some didn’t like the idea when it was someone they knew : When they’re all gone, it gets lonely. But you get used to lonely too, I guess.

After awhile, we outnumbered them. Whatever it was that changed us, it worked better and better. And we realized we would have to aim for the long run. We couldn’t afford to lose them all. So we put them in camps. We pampered them, fed them, let them breed and get fat. As we watched them in their camps, we started to realize they weren’t that smart. In fact, they were kind of pathetic, actually. They were weak, and not very bright. They were no better than children, really. Pups. Once, they tried to escape, to revolt. So we took some of their privileges away. They weren’t allowed books anymore, or radio, or television. That was pretty dumb of them, revolting like that. And besides, thy had it better than some of us on the outside, having to work for a living. All they had to do was get fat. Some of them just stopped eating sometimes, so we force-fed them with tubes and proteins. They all got fat in the end.

These days, we don’t much think about them. We remember we have the Andersons coming to dinner that night so we go to the store. We buy the blister of premium female cerebellums, but the beasts they come from are nowhere in sight. We unwrap it, we sauté it, we eat it. And we go to bed. maybe we toss and turn for a moment, but not much anymore.

jeudi, juin 08, 2006

Vin Diesel : A Gamer


As some of you may know, I like Vin Diesel. I don't like hime because he was "XXX" or that guy that drives that penis...errr...car in The Fast and The Furious. No, I like Vin Diesel because he is a proud gamer. He came out in Conan O'Brien's show, too, which was respectable. Lately I found a motivational poster for RPG players (at this address). Enjoy !

mercredi, juin 07, 2006

Arkham(10)

Harry Stone était une vraie montagne. Mesurant près de deux mètres, large d’épaules, légèrement bedonnant, il n’aurait pas dépareillé dans un rassemblement de Hell’s Angels. Cette impressionnante carrure lui avait toujours évité les confrontations en tout genre, ce qui l’avait rendu particulièrement calme et posé en toute situation. Alors qu’il sortait doucement de l’évanouissement, il ressentait une confusion qui ne lui était pas coutumière. Non seulement on l’avait agressé physiquement, mais on l’avait maîtrisé en un clin d’œil. Habituellement, on faisait appel à lui pour calmer une situation, pour exercer une influence impressionnante certes, mais bienveillante. Pour éviter, justement, d’en venir aux mains. Et, ici et maintenant, il n’avait pas suffi. Il ouvrit les yeux, lentement, un mal de tête diffus commençant à lui broyer le crâne. Geoff et Mantoni étaient penchés sur lui, l’air inquiet.

-« Me regardez pas comme ça. Je suis pas encore bon pour le cimetière… »

-« Non, mais pour un scanner, sûrement, répondit Geoff, l’air malgré tout soulagé. Essaie de ne pas trop bouger, non seulement tu as peut-être des trucs cassés, mais en plus tu as affaibli le plancher et j’ai peur que tu passes à travers… »

-« Petit malin. »

Mantoni s’assit contre le mur, à quelques centimètres du cadavre de l’animal, auquel elle jeta un regard méprisant, puis demanda :

-« Tu te sens capable de discuter un peu de ce qui s’est passé ? »

-« Au niveau du crâne, ça va… Mais étant donné que je me suis fait assommer dans le même temps que j’ai entendu le bruit, je vais encore être inutile aujourd’hui… »

-« Ouais, ouais, inutile, crétin, bouh, bouh, bouh, que je suis malheureux et inutile et nul… Bon, quand t’auras fini de te lamenter tu pourras essayer de stimuler ton énorme boîte crânienne, s’il te plaît ? »

-« Ouais bon ça va. Il n’empêche que c’est vrai que j’ai rien vu ou presque. »

-« Alors commence par le presque. »

-« C’était un bossu… En tout cas, son manteau remontait bizarrement dans le dos. Et il portait un masque. Avec des mandibules. »

-« Bon, dit Geoff, on est au moins sûrs qu’il y a un lien avec nos mabouls. Reste à savoir pourquoi ils prendraient le risque de nous suivre jusqu’ici et de tuer Stan dans notre dos. »

-« C’était courageux. »

-« Et efficace, remarqua Harry, toujours un peu penaud. »

D’un commun accord, Geoff et Rebecca lui retournèrent un retentissant « Ta gueule ! ». Puis Geoff se leva : l’ambulance et l’équipe de Hong arrivaient.

Matthew Hong était un petit homme d’une quarantaine d’années. Toujours vêtu d’un blazer brun, les coudes recouverts de pièces de cuir (de dinosaure, sans doute, avait toujours supposé Geoff), et ne se déparant jamais d’une de ses nombreuses mallettes à photo, il donnait l’impression de perpétuellement fulminer. Il marchait excessivement vite pour un homme de sa taille mais, devant son air décidé, la plupart des obstacles vivants ou non semblait s’écarter de sa route. « Étrange, pensa Geoff en le regardant arriver, comme on peut se tromper sur les gens… » Lorsqu’il avait rencontré le technicien, il avait tout d’abord été frappé par son ton sec et ses déclarations sans équivoque. Il avait au départ eu beaucoup de mal à l’apprécier mais, à la « demande » de Mantoni (« Tu vas voir Hong et tu te tais. »), il avait été obligé de plusieurs fois travailler avec lui. Lors d’une enquête particulièrement sanglante sur laquelle ils avaient bossé tous les deux, ils avaient fini assez tard et s’étaient permis une bière fraîche sur l’une des quelconques terrasses de la faculté de médecine. C’était là, en devisant de tout et de rien avec Hong, que Geoff s’était aperçu qu’il s’était complètement trompé sur son compte : Il n’était pas, comme il l’avait d’abord pensé, une bête de travail insensible et imbue d’elle-même, mais un professionnel acharné croyant dur comme fer que son métier pouvait aider à rendre le monde un petit peu moins glauque. En se plongeant dans la misère, le sang et les larmes, Hong permettait au reste de la population de vivre sans avoir à y plonger elle aussi. Et ses manières peu orthodoxes étaient une manière de se protéger de la misère dans laquelle il baignait continuellement. Depuis ce jour, Geoff respectait énormément le photographe et, si leurs rapports ne pourraient jamais être qualifiés de cordiaux (le mot cordial même semblait saugrenu quand Hong était concerné), ils s’appréciaient mutuellement et travaillaient de manière extrêmement efficace. Il s’approcha pour lui serrer la main.

mardi, mai 16, 2006

Arkham(9)

Mantoni monta la première, l’arme au poing. Les deux policiers entendirent un cri très court, puis le choc sourd d’une lourde masse heurtant le sol. Ils redoublèrent de vitesse. Les escaliers débouchaient sur un couloir lambrissé. Alors que Geoff se positionnait à un coin, Mantoni jeta un œil : Rien. Silencieusement, elle fit signe à Geoff que la voie était libre. Elle se dirigea vers la chambre d’Harry. Pas un bruit ne filtrait à travers la porte. Elle posa sa main sur la poignée, laissant à son équipier le temps de se positionner, et poussa. Le soleil de l’après-midi ne perçait qu’à peine les frondaisons, mais à l’évidence il n’y avait personne. La fenêtre était intacte. Elle fit rapidement demi-tour et se dirigea vers la salle de bains. La porte était entrouverte, et laissait filtrer la lumière d’un néon. Mantoni la poussa. Harry était allongé sur le sol, son énorme masse occupant quasiment toute la surface de la petite salle de bain. Elle se pencha sur lui. Il respirait encore, mais une vilaine plaie lui barrait le front. Elle sortit son téléphone de sa poche et composa 911. Geoff avait poussé la porte vitrée de la cabine de douche et ce qu’elle vit lui fit presque lâcher son arme. Stan était nu, accroupi contre l’une des parois. La cabine dans son ensemble était éclaboussée de sang. De larges plaies traversaient intégralement le torse et l’abdomen du petit homme, découvrant par endroits ses côtes. Mais ce n’était pas le pire : Dans les plaies se trouvait le plus grand mille-pattes que Mantoni eût jamais vu. La bête mesurait dans les soixante centimètres, son corps était d’un noir rougeâtre, taché qu’il était de sang, et se tortillait sur le torse du petit homme de manière grotesque. Mantoni, surmontant son dégoût, se saisit d’une serviette et s’en servit pour se saisir de l’animal, qui se raidit immédiatement entre ses mains, tentant désespérément d’échapper à son emprise. Les petites pattes semblables à des brindilles cliquetaient entre elles, arrivant parfois même à passer au travers de la serviette, la griffant. Elle se tourna vers Geoff, qui acquiesça et pointa son arme vers l’entrée, et jeta la bête en direction du couloir. Au moment précis où elle atterrit, Geoff fit feu. La serviette fut transpercée, et une giclée de liquide jaunâtre en jaillit. Le mille-pattes cliqueta sur place pendant encore une trentaine de secondes avant de s’arrêter. Mantoni se précipita vers la fenêtre, mais ne vit absolument rien. La forêt était d’un calme olympien. Aucun bruit de moteur, aucune cavalcade désordonnée ne lui parvint. Elle se saisit une nouvelle fois de son téléphone pour appeler du secours. Stan respirait encore, faiblement, mais elle avait déjà vu suffisamment d’agonisants pour savoir qu’il allait y rester. Geoff s’approcha de lui et attrapa sa main. Stan leva à peine une paupière et sembla tenter de lui sourire. Geoff planta son regard dans le sien, un sourire triste sur son visage. Soudain, Stan ouvrit la bouche. « La Mère… dit-il d’une voix rauque, La Mère doit arriver... Ils l’ont inventée mais… Elle va venir ». Puis il fut pris de convulsions, cracha un peu de sang et s’affala. Geoff lâcha sa main, et leva les yeux vers Mantoni. Celle-ci lui posa la main sur l’épaule. Ils se penchèrent sur Harry.

lundi, mai 08, 2006

Arkham(8)

-« Bon, je commence par le début : Notre Professeure Heather Finn est une vieille dame absolument charmante. Elle a environ soixante-cinq ans, elle a été mariée en tout cas cinq fois, elle a baroudé à travers le monde pendant toute sa vie et elle possède une culture pas croyable, ainsi qu’un sens aigu des réalités de la vie, ce qui est assez paradoxal, et particulièrement étonnant pour un métier de rat de bibliothèque. D'un autre côté, elle a un certain mépris pour le reste de ses collègues. »
-« Tu es sous le charme… »
-« Plutôt, oui. Elle écluse du Pur Malt comme tu bois du café, elle a une santé d’acier, et elle est capable de soulever une pile d’ouvrages reliés cuir de deux mètres de haut sans même sourciller. »
-« Bon, je vois le personnage. »
Mantoni appréciait les présentations de Geoff. Il avait une intuition sur les gens qui s’avérait toujours en tout cas en partie correcte. Néanmoins, parfois, il lui semblait que plus elle désirait savoir ce qu’il savait, plus il faisait durer ses introductions. Elle s’alluma une cigarette en lui faisant signe de continuer.
-« Bref, tout ça pour dire que cette charmante dame, en plus de tout ça est sans doute LA spécialiste des cultes à moitié disparus et de leurs gribouillis occultes. Une sommité mondiale, avec plus de cinquante bouquins à son actif, et un gros, gros paquet d’articles. »
-« Impressionnant. »
-« Ouais. Donc on a de la chance à ce niveau-là. Malheureusement il y a un problème de taille. Ces trucs-là, elle les avait jamais vus. Inconnus au bataillon. Notre sommité sèche. »
-« Fait chier. »
-« C’est aussi ce que j’ai dit. Mais, et là on touche du doigt quelque chose d’utile, elle a posé les choses très différemment de ce qu’on s’imaginait. Ces symboles n’ont pas été récupérés par un malade qui a trippé dessus. Ils ont été créés par lui, ou eux. Mais ce n'est pas tout : La ou les personnes qui ont fait ça sont en tout cas des amateurs éclairés, ce qui veut dire qu'ils ont une connaissance des anciens cultes particulièrement étendue. Elle a commencé à me faire toute une théorie là-dessus, mais je me suis dit qu’il valait mieux qu’on soit là tous les deux quand elle nous ferait son topo. En plus elle avait besoin de farfouiller dans ses bouquins pour voir, parce qu’il y avait des tas de choses qui lui paraissaient familières. Apparemment, ces symboles représentent un culte nouveau mais qui a, comme les vieux qu’on connaît, des tas de ressemblances avec d’autres plus anciens. Bref tout ça pour te dire que demain nous sommes invités à une conférence privée de la Professeure Heather Finn à l’Université de Miskatonic. Je pense que tu vas bien t’amuser, mais peut-être pas autant qu’aujourd’hui.
-« Je suis vraiment obligée d’y aller ? »
-« J’en ai bien peur. Elle nous propose un angle très intéressant qui va évacuer un paquet de gens de notre liste de suspects. Et puis c’est pas tous les jours que notre boulot nous permet de rencontrer une telle pointure. »
-« Bon, puisqu’il le faut… Mais je te préviens, si ça dure trop longtemps je te laisse avec ta vieille scientifique et je retourne au bureau. »
-« Tout ce que tu voudras. Et notre petit gars, alors ? Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? »
-« Stan ? Tu en sais autant que moi. Je faisais une petite visite des entrepôts autour de la scène, la routine, et je tombe sur un petit groupe. Et au moment où je commence à leur parler, il arrive, et il se met à courir. J’ai suivi, tu me connais. Honnêtement, j’ai un peu honte. Je sais pas vraiment pourquoi, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’il pouvait nous apprendre quelque chose. »
-« On va voir ce qui se passe. Ça ne coûte rien de lui poser deux-trois questions et de le ramener chez lui. »
-« Tu sais ce que j’ai remarqué ? Il n’y a presque plus personne dans le quartier des entrepôts. Comme si quelqu’un avait fait le ménage. Tu sais ce que ça veut dire. »
Geoff hocha la tête, songeur. Une personne (ou un groupe) qui aurait réussi à se débarrasser des SDF avant de commettre un crime serait considérée comme extrêmement compétente. Mais aussi, et cela leur donnait un peu d’espoir, de particulièrement paranoïaque. Il y avait bien longtemps que la police d’Arkham n’écoutait plus les témoignages des habitants des entrepôts, les avocats de la défense comme les procureurs ayant jusqu’ici toujours réussi à discréditer leurs témoignages. Il se balança sur sa chaise, d’avant en arrière.
-« Qu’est-ce qui réussirait à faire peur à des gens qui n’ont rien ? »
-« Tu commences aussi à sentir quelque chose de pourri au royaume de Danemark ? »
-« Ouais. Va falloir qu’on avance vite sur ce coup… »
Mantoni écrasa sa cigarette. Stan devait avoir à peu près fini, et il avait peut-être quelque chose à leur apprendre. Il le fallait. Un bruit de verre qui se brise se fit entendre. Les deux flics bondirent sur leurs pieds et se précipitèrent en haut des escaliers.

Andy Brown éteignit la télé. Ils étaient nuls les cartoons cet après-midi. Il soupira, et se dirigea vers la cuisine. L’horloge sur le four indiquait quatre heures et demie, Maman et Papa seraient là d’ici une petite heure. Il avait des devoirs à terminer, mais il n’en avait que pour cinq minutes. Il allait les finir avec Papa, et voilà ! Il prit un gobelet qui séchait sur le rebord de l’évier, et se remplit un grand verre de Coca. Les petites bulles résonnaient à travers le plastique. Il aimait bien ça. Il prit un second gobelet et le remplit puis, précautionneusement pour ne pas avoir à éponger du Coca toute la soirée, il se dirigea vers la chambre de son frère Michael. Celui-ci jouait à la console. Il s’empara du verre de Coca que lui tendait son frère et lui frotta la tête avec sa main.
-« Eh ben, ‘Dy, tu t’ennuies ? Tu veux jouer à un truc avec moi ? »
-« Bof… dit Andy, j’aimerais mieux aller jouer dehors. »
-« Tu peux y aller si tu restes dans le lotissement. Ou alors tu peux attendre que je trouve une sauvegarde et on ira en ville tous les deux. »
-« Cool ! »
Michael avait seize ans, et, contrairement aux grands frères de tous les copains d’Andy, avait toujours un peu de temps à lui consacrer. Andy s’assit et regarda un moment son frère jouer. Un bruit dans l’entrée. Peut-être Papa et Maman qui rentraient plus tôt. Les deux garçons sortirent de la chambre. Étrange… Ils les auraient entendus discuter. Michael fronça les sourcils. On aurait bien dit la porte, pourtant. Ils tendirent l’oreille. Plus rien. Quoique. Il y avait comme un cliquetis derrière la porte, comme si quelqu’un tapait légèrement de l’ongle… Michael leva la voix : « J’appelle les flics, bâtard ! ». Il avait parlé avec sa meilleure voix de racaille, qui faisait tellement rire Andy. Soudain, le cliquetis se tut. « Bizarre, dit Andy ». Il avait un petit peu peur. Son frère lui serra gentiment l’épaule : « T’en fais pas. Ils sont partis, quoi. » Il avait de nouveau parlé avec sa voix de racaille. Andy éclata de rire. « Bon, allez, mets tes chaussures, on va aller manger une glace. » Andy s’exécuta. Michael vérifia ses lacets. Alors qu’ils sortaient de l’appartement, deux chiffons chloroformés furent plaqués sur leurs visages...

lundi, mai 01, 2006

Arkham(7)

Mantoni conduisait. Geoff était assis à côté du clochard. C’était leur procédure standard. Rebecca était par trop impressionnante pour mettre les suspects en confiance, et perdait trop facilement patience. Geoff se tourna vers leur « suspect ». Suspect, il l’était par son comportement, mais il ne correspondait absolument pas au profil du ou des tueurs qu’ils recherchaient. Manifestement terrorisé, hirsute et sale, maigre comme un clou, il aurait été incapable de commettre un meurtre, et c’était un miracle qu’il ait réussi à garder sa partenaire à distance pendant aussi longtemps (bien qu’il la soupçonnât de s’être laissée distancer par jeu). Il ne pipait mot, se contentant de regarder par la vitre, les yeux vitreux. Geoff n’avait encore pu observer son visage, que l’homme avait tourné immédiatement aussi loin de lui que son cou le lui permettait. Il se pencha entre les sièges pour discrètement demander à Mantoni si elle l’emmenait au poste. Celle-ci, haussant la voix, répondit « Non, on l’emmène pas au poste. On va trouver un coin tranquille pour s’occuper de lui». L’homme sembla s’agiter un peu. Geoff sourit. Il avait bien une petite idée sur le lieu où ils finiraient leur course et, s’il avait raison, il n’y avait pas de quoi avoir peur.
-« Tu sais ce que les huiles ont dit la dernière fois, reprit-il, d’un ton un peu anxieux. »
-« Que veux-tu, reprit-elle, j’aime bien que mes clients répondent quand je leur pose des questions… »
-« Si tu penses que c’est nécessaire… »
-« Appelle Hong et dis-lui qu’on ne sera pas chez lui avant un bon moment, dit-elle en se retournant pour lancer à l’homme un sourire carnassier. »
Tandis que Geoff s’exécutait, promettant à Hong de venir au moment exact où ils auraient terminé, et s'empressant de couper la communication avant d’entendre les récriminations sans fin du scientifique, Mantoni éloigna la voiture du centre ville, et partit vers la banlieue. La tension à l’intérieur du véhicule était palpable, leur prisonnier se montrant toujours aussi peu loquace mais de plus en plus agité. Il s’était même retourné un instant vers Geoff, les yeux implorants. Geoff lui rendit un regard neutre, presque contrit : « Mon vieux, j’aimerais bien, mais comprenez-moi, c’est elle qui commande». Il en profita pour étudier d’un peu plus près les traits de l’homme : il lui semblait assez jeune, guère plus de 30 ans, ce qui excluait l’hypothèse du drogué ou de l’alcoolique de longue date, ces deux types de personnes paraissant cinquantenaires quels que soient leurs âges, surtout dans la communauté sans domicile. Ses yeux étaient d’un noir très profond, se confondant presque avec la pupille. Ses traits étaient tirés ; ses dents, pas encore ravagées. Mais ce qui se lisait le plus sur son visage, c’était la peur. Une peur panique, une peur réalisée, une peur quasiment inhumaine, tellement elle le faisait ressembler à un animal blessé. Geoff se demanda ce qui avait pu lui arriver, ce qu’il avait pu voir dans sa vie pour craindre quelque chose à ce point.
Ils étaient finalement arrivés. Hors de la ville s’étendaient des bois de conifères sur plusieurs kilomètres carré, et Mantoni avait trouvé une petite aire de parking proche d’une cabane de bûcheron. L’homme quitta Geoff des yeux pour voir ce qui se passait, et essayer de découvrir où ils étaient. Mantoni coupa le contact, descendit, et ouvrit à Geoff. « Prends le groupe électrogène dans le coffre… La pelle aussi...» Geoff sortit et se dirigea vers l’arrière de la voiture. Reb était une grande cinglée par fois, mais elle obtenait presque toujours des résultats. Il prit la pelle dans le coffre, guettant les réactions de l’homme qui les observait tous deux, incrédule. Mantoni ouvrit la porte et détacha les menottes. « Bien, mon brave monsieur, je pense que vous savez pourquoi nous sommes ici, dit-elle, toujours avec ce même sourire de loup. Vous m’avez beaucoup donné de peine, et je me dois de donner un exemple ». Sous sa poigne de fer, l’homme commençait à se tortiller, mais rien ni personne ne pouvait échapper à Mantoni lorsqu’elle l’avait décidé. Elle ficha ses yeux dans ceux de son prisonnier et lui demanda d’une voix dure : « Pourquoi vous êtes-vous enfui ? ». Silence. Mantoni réitéra. L’homme semblait déchiré par un conflit intérieur d’une force inouïe. Il semblait à la fois vouloir tout raconter, en finir avec cette improbable situation, ces flics cinglés, ce coin de forêt perdu, l’homme à la pelle, mais aussi échapper à un destin que Geoff et Mantoni devinaient funeste, cauchemardesque, intolérable. Elle fit un signe à son équipier, et tirant l’homme derrière elle, l’entraîna en direction de la cabane. Geoff frappa. Des pas lourds se firent entendre. La porte s’ouvrit, et un homme gigantesque sortit :
-« Eh ben les jeunes, qu’est-ce que vous m’amenez là ? »
Mantoni confia le sans domicile à Geoff, et prit le géant à part :
-« Un type qui a besoin d’un bain chaud et de fringues. Dans un coin sans trop d’issues. Disons que j’aimerais beaucoup discuter avec ce brave homme, et que j’espère le mettre suffisamment en confiance pour qu’il me renseigne sur des trucs louches. Je te passe les détails ».
-« T’as bien fait de me l’amener. Tu penses qu’on le recherche ? Faut que je passe en état d’alerte ? »
-« Non, je ne pense pas. »
Elle fit signe à Geoff d’approcher, et lança « Je t’ai rapporté ta pelle et ton groupe électrogène. » Ils entrèrent dans la cabane. « Je vous présente Harry Stone, dit-elle au sans-abri, complètement éberlué, mais qui semblait s’être détendu un peu. Il va vous indiquer où vous pourrez vous débarbouiller un peu et vous filer des frusques un peu moins décaties. Ensuite, on parlera un moment, on vous ramènera, et vous serez libre de faire ce que vous voulez. Vous avez un nom ?» Le petit homme lâcha, d’une voix qui était presque un murmure : « Stan. »
-« Je peux vous faire confiance, Stan ? »
-« Je partirai pas. »
Harry le prit par le bras, et l’entraîna à l’étage. Mantoni et Hart se dirigèrent vers le salon et s’assirent.
-« Alors, qu’est-ce que tu as appris auprès de notre éminente scientifique ? demanda-t-elle. »

vendredi, avril 28, 2006

Quickie english update

Some weird pictures have popped up somewhere on this great internet playground. I just want to set the record straight (well, set the record bi, at least) : I look much, much cooler as a super hero, and anyone who knew the great VautourMan will testify in my favor. This has been a very interesting week so far, and as you may have noticed from the complete absence of posts I was booked and over booked, and actually spent the best of these past couple days in the basement of a weirdly named bulding (Uni-Pignon). Although there were a few weird windows in the ceiling, absolutely no girl wearing a skirt has walked over them, hence making the days dull, dull, dull... Actually it wasn't really really bad, just kind of rushin' and rushin' and rushin, Lausanne-Geneva, Geneva-Lausanne, have expressos every two hours or fall asleep on the table. I am actually not complaining, I learn many splendiferous things about many fantabulous subjects (although I will not discuss them here, it is late and I want to be thinking about something besides social psychology once a day at least). Wendy's blog has some updates about what I did today for lunch, if you have nothing better to do than check my cameos in other people's lives.

On another completely different subject, remember Vermine ? It's linked somewhere on this very site, and some of you may have had a look at it. Well, as a GM, I was a bit frightened by the universe (I would like, with this particular game, to create a playground for my players that they are entirely free to explore and act in with a lot of freedom, which means that I have to become a better GM), which led me to procrastinate quite a bit before even character creation. As of last Wednesday, my proud and talented players have built their group and their characters, and our first actual game is set to next Thursday. It's all starting to click into place now that I have a clearer idea about what my friendies seem to want from it, and it may shape up to be a very good experience.

Finally, for those of you who are eager to know more about the mysteries of Arkham, I promise I will try to continue the story next week, when things turn less hectic. Sorry about the delay, gang ! It is now time for me to bid you all goodnight.

mardi, avril 11, 2006

Arkham (6)

Mantoni aimait courir. Elle s’habillait d’ailleurs toujours en prévision de ces moments, qu’elle attendait avec une délectation ne seyant pas au grade qu’elle avait déjà atteint. Peu importait. Elle était toujours prête à se jeter à la poursuite d’une piste, et même parfois à la poursuite de n’importe quoi, témoins, simple quidams, etc. Aujourd’hui, alors qu’elle avait la possibilité de joindre l’utile à l’agréable, elle se sentait euphorique. Le petit homme avait sur elle quelques longueurs d’avance, mais elle savait qu’elle allait le rattraper. Un sourire carnassier éclairait son visage, lui donnant l’allure d’un grand fauve, une bête puissante et leste, inéluctable pour le devenir de sa proie. Déjà, elle sentait l’homme se fatiguer, remarquait des irrégularités dans la foulée, des accrocs dans la respiration. Elle, par contre, maîtrisait parfaitement son corps, qu’elle entretenait à la manière d’une mécanique de haute précision. Malgré cette différence de niveau, l’homme semblait avoir l’énergie du désespoir, et réussissait toujours à se reprendre, à accélérer de plus belle chaque fois qu’il la sentait gagner sur lui. Sa fuite le menait vers la sortie du secteur des entrepôts, vers l’Université. Elle risquait de le perdre, une fois qu’il aurait rejoint les rues plus fréquentées. Elle se tendit de plus belle, et se précipita sur les talons de l’homme. Une première fois, elle faillit le saisir par le col de sa veste, mais il esquiva prestement sa main, redoublant ses efforts. « Arrêtez-vous, hurla-t-elle, je veux simplement vous parler !» Aucun résultat. Remerciant presque l’homme de l’entraîner ainsi dans sa fuite, elle continua ainsi à courir, ne pensant presque plus, ressentant seulement les chocs de ses semelles sur l’asphalte, sa respiration d’une régularité parfaite. L’université n’était plus qu’à quelques centaines de mètres, se dressant de toute sa splendeur gothique devant sa proie. Il allait falloir terminer, et vite.
Tentant le tout pour le tout, Mantoni accéléra encore, puis se jeta en avant sur l’homme, le ceinturant de ses deux bras. Tous deux roulèrent à terre. Le petit homme se débattait tant et plus, la repoussant de toutes la force de ses jambes. Il finit par lui heurter le menton d’un coup de pied. Surprise, elle cessa une fraction de seconde de l’agripper, ce qui lui permit de se remettre sur pied avant de repartir de plus belle. Mantoni, un peu vexée, mais toujours ravie, se leva à son tour et se remit à courir. Il était clair que l’homme était à bout de forces. Elle le suivit facilement jusqu’à la rue, restant au plus près de lui, mais ne tentant rien pour l’instant, profitant de cette occasion de se défouler. Alors qu’ils arrivaient tous les deux à la hauteur de l’entrée du bâtiment des Sciences Humaines, une voix lui parvint : « Allez patronne, on arrête de jouer avec le petit monsieur ! ». Geoff, ne la connaissant que trop, ne serait jamais physiquement intervenu dans une poursuite. Le petit homme lui était passé devant sans même qu’il n’esquisse le moindre mouvement. « J’arrive ! dit Mantoni, lui faisant un petit signe signifiant que tout allait bien. » Elle redoubla de vitesse, et se retrouva quasiment à la hauteur de sa proie.
Finalement, presque à regret, elle lui saisit le bras d’une poigne de fer. Le petit homme plongea dans ses yeux un regard terrifié. Elle le força à ralentir, soutenant son regard, tentant de le rassurer. Elle n’avait après tout aucune raison de le soupçonner de quoi que ce soit, et elle essaya de le lui faire sentir. Elle entendait sa respiration saccadée, sentait son pouls dans tout son bras. Il allait finir par mourir sous l’effort. Elle s’arrêta brusquement, resserrant son étreinte. L’homme hésitait. Il ralentit, mais Mantoni eut la nette impression qu’il aurait suffi d’une faiblesse pour qu’il reparte de plus belle, tel un animal pris au piège. Elle ne lui en laissa pas l’occasion. Elle le tira par le bras en direction de Geoff, qui attendait près de sa voiture, fumant une cigarette. Elle reprit son souffle, calmement, sûrement, et installa l’homme à l’arrière de la voiture. Il n’avait pas dit un mot. Geoff lui alluma une cigarette :
-« Dis-moi que ce type n’est pas notre génie du crime… »
-« Aucune chance. En fait je l’ai juste trouvé un peu louche. »
-« Louche ? Si ça se trouve c’était juste un type en train de faire son petit footing du matin. Tu sais ce qui t’est arrivé la dernière fois… »
-« Je crois pas. C’est probablement un pauvre type un peu cinglé qui a pris peur en voyant débarquer les poulets. »
-« Remarque, tu peux être particulièrement impressionnante, quand tu veux. »
-« Ouais. Mais là je suis pas sûre qu’il a bien remarqué ma stature de déesse grecque. Il y un truc de pas net qui se passe dans les entrepôts. Un truc qui fait peur aux clochards. Pas seulement les descentes, pas seulement les racailles, un truc plus profond… »
-« Et tu as une idée de ce que ça peut être ? »
-« J’en sais rien… J’en sais rien. Mais il va falloir qu’on creuse un peu profond là-dedans, parce que je n’aime pas du tout la tournure que prennent les événements. »

lundi, avril 03, 2006

Arkham (5)

Ça faisait trop longtemps. Mantoni se redressa d’un bond derrière son bureau. Geoff passait un temps fou à parler avec la prof, le département des personnes disparues faisait preuve de son efficacité habituelle, Hong ne l’avait pas encore rappelée avec les résultats, elle n’avait plus de cigarettes, et le café était particulièrement immonde aujourd’hui. Elle attrapa son manteau en sortant, puis claqua la porte du bureau derrière elle. Personne ne sembla surpris. Ils s’étaient habitués, pas de nouvelle recrue depuis un moment. « Si on me cherche, je suis dehors », jeta-t-elle à la cantonade. La secrétaire des détectives lui fit un petit signe, et un grand sourire. S’emparant d’une radio, Mantoni s’engouffra dans les escaliers. Toujours pas d’identité sur les victimes, donc rien de possible de ce côté-là. Toujours pas de lieu du crime (la scène avait été suffisamment « propre » pour exclure l’accomplissement des tortures sur place). Restaient l’entrepôt et ses résidents occasionnels. Ou des étudiants qui se seraient installés pour fumer un pétard et qui auraient entendu ou vu quelque chose de suspect. En gros, il allait lui falloir une chance pas possible. Pas grave. Au moins, elle était sortie de son bureau, elle ne tournait plus comme un lion en cage, et elle se sentait au final plutôt bien.
Elle se dirigea vers le quartier universitaire. Les rues, ici, étaient larges et pavées, et bien peu de voitures circulaient. Elle croisa plusieurs petits groupes d’étudiants, rentrant des cours ou se dirigeant vers l’une des nombreuses terrasses de la rue, mais, concentrée comme elle l’était, elle les remarqua à peine. Les mains dans les poches, avançant d’un air décidé, elle avait tendance à suffisamment impressionner les passants pour ne jamais avoir à ralentir. Enfermée comme elle l’avait été dans son bureau pendant une matinée entière, elle n’aurait toléré aucune interruption. Elle fulminait intérieurement. Qui étaient ces gens ? Qu’est-ce qu’ils avaient dans le crâne ? Est-ce qu’ils allaient recommencer ? Est-ce qu’ils allaient faire une erreur ? Combien étaient-ils ? Un jeune homme seul manqua de lui rentrer dedans. Il était mignon dans le style jeune premier plein de fric, et, sans doute habitué à tout régler d’un sourire, lui fit miroiter ses dents trop blanches. Elle continua sans s’arrêter, en lui balançant un malencontreux coup de genou dans une cuisse. Le sourire se crispa. « Connasse », il avait dit, sans doute surpris de ne pas avoir fait son petit effet. Elle s’arrêta. Il avait repris sa route. « Protéger et servir, protéger et servir, protéger et servir… » Elle prit une grande inspiration. Elle hésita une fraction de seconde. Puis reprit son chemin d’un pas encore plus déterminé.
Elle arrivait à l’entrepôt lorsque son téléphone sonna. Hong avait les résultats des analyses de traces. Elle lui promit de passer avec Geoff dès qu’ils auraient fini leurs boulots respectifs, et demanda à celui-ci de la rejoindre quand il aurait terminé. Les entrepôts proches de Miskatonic avaient, il y a très longtemps, servi de stocks pour les pêcheurs d’Arkham et des alentours, puis, plus tard, à la faculté d’ethnologie, qui avait financé plusieurs expéditions, dans les Caraïbes notamment. Elle fit le tour des entrepôts, commençant par les plus proches de la scène. Pas un bruit, pas un signe de vie, ce qui était normal, les squatters restant la plupart du temps discrets. Elle pénétra dans celui qui jouxtait l’entrepôt numéro 8, où les corps avaient été disposés. Les fenêtres étaient recouvertes d’une couche de poussière impressionnante, mais le soleil était suffisamment fort pour ne pas qu’elle sorte sa torche. Elle fit le tour, enjambant les restes de vieilles caisses de bois pourri, les seringues et les mégots de joints. Personne. Personne, et, ce qui était plus étonnant, pas de traces de passage récentes. Les entrepôts, tous les entrepôts étaient régulièrement investis par des logeurs sans le sou, qui profitaient justement de l’immense place pour s’installer à l’écart les uns des autres, limitant ainsi les conflits. Ce lieu semblait figé, et il y régnait comme une aura de menace. Elle scruta les lieux de plus belle, mais l’impression demeura : Personne n’avait squatté ici depuis au moins deux mois, elle en aurait mis sa main au feu. Et ça, ça voulait dire que soit les SDF avaient trouvé mieux pour s’installer, et moins cher, soit que le crime avait été encore plus soigneusement préparé qu’elle l’avait imaginé. Elle sorti de l’entrepôt et passa au suivant, s’éloignant le moins possible. Ici non plus il n’y avait pas de traces, pas de marques suggérant la vie. Pas de vieilles boîtes de conserve encore humide, pas de couvertures, rien… Mantoni continua son exploration des entrepôts environnants. Tout semblait suggérer que la scène du crime avait été, plusieurs mois auparavant, entourée d’une zone interdite. Quelqu’un avait pris les mesures nécessaires pour ne pas avoir de témoins, ce qui suggérait un ou des tueurs particulièrement organisés. Elle sortit du complexe des entrepôts, décidée à trouver quelqu’un qui saurait lui dire ce qui s’était passé, pourquoi la population de sans-abri avait soudain déserté un bon quart de son territoire, et s’il y avait malgré tout un seul putain de témoin de quoi que ce soit. Elle commença à réfléchir, à élaborer des pistes, des hypothèses, des scénarios. Quelque chose se tramait ici, quelque chose de dérangeant. Un sentiment d’euphorie mêlée de rage commença à l’envahir, et elle sentit se dessiner sur son visage un sourire carnassier. Elle était tendue à se rompre, tous ses sens en éveil. Elle reprit sa marche en direction des entrepôts les plus éloignés.
Arrivée à celui qui se trouvait le plus près de la mer, elle ouvrit la porte avec fracas. Elle attendit que les bruits de pas affolés se calment avant de pénétrer dans l’entrepôt, puis se dirigea vers le centre de la grande pièce. « Police, Messieurs-Dames, et que je ne voie pas d’énervés s’il vous plaît, j’ai les nerfs ! Je viens pas vous déloger, ni voir ce que vous fumez, je veux juste des putains de réponses à mes putains de questions ! Y aura peut-être un peu de sous à récolter pour les plus bavards. Approchez, approchez ! On s’approche et on discute, et on énerve pas la gentille inspectrice ! ». Elle attendit. Des paroles étouffées lui parvenaient, ils étaient en grande discussion. Soudain, elle perçut un mouvement derrière elle. Un petit homme malingre était entré dans l’entrepôt, et avait aussitôt pris la fuite. Merde ! Il n’y avait que deux genres de types pour s’enfuir comme ça : les paranoïaques, et ceux qui avaient peur pour toutes les bonnes raisons. Sans hésiter, Mantoni se lança à sa poursuite.