lundi, août 31, 2009

Comment tombent les héros - Deuxième partie (1)

Thomas.

La clochette tinta, ce vieux bruit de cuivre dissonant qu'il adorait. Thomas s'était toujours demandé quel âge avait la boutique d'Abraham. Il savait que le vieil homme était plusieurs fois centenaire, et peut-être avait-il ouvert sa boutique quand il était juste un peu plus vieux qu'eux, dix-huit ans, peut-être. Il souffla sur son café, profitant de la chaleur de la tasse pour dégourdir ses doigts. Ils étaient assis, comme si souvent, autour de l'antique table de chêne qui servait à la fois de bureau, de débarras, et de table à manger au vieil homme. Nathalie parlait à voix basse avec Elisa, une main posée sur son épaule, le rassurant de sa présence. Abraham fumait sa pipe en silence, ses yeux s'égaraient de temps en temps sur une feuille de papier, un vieux bouquin poussiéreux...
Ernest pénétra dans la pièce, son habituel maintien un lointain souvenir, des poches sous ses yeux gris. Il salua sobrement les occupants, puis resta debout, oscillant légèrement. "C'est marrant", pensa Thomas, "ce type, qui n'a pas arrêté de nous engueuler, de critiquer tout ce qu'on faisait, il a toujours été derrière nous. Il en a vu de drôles, et il a toujours suivi. Et il a tout donné pour elle, sur la fin. Je me demande s'il a dormi plus de deux heures sur ces trois jours, le nez dans ses bouquins. Et depuis qu'elle est morte on dirait qu'il a tout perdu. Pauvre vieux." Il se leva, alla chercher une tasse, la remplit de café, un nuage de lait, et l'apporta à Galore. Celui-ci balbutia un "merci" gêné, et s'assit à sa place, sur la droite de Van Helsing. Ils étaient presque tous là, les compagnons habituels. Ne manquaient à l'appel que Rachid et Jean-Louis, et Wilhelm.
-"Putain !", s'écria Thomas, bondissant de son siège, "on a oublié Wilhelm, il ne sait pas, il faut le prévenir ! Quelqu'un sait comment le joindre ? Quelqu'un y a pensé ? On est trop cons, il ne sait pas."
-"Il est rentré chez lui, Thomas," répondit Nathalie, sur un ton triste. "Il ne reviendra peut-être jamais."
-"Mais il faut qu'il le sache, c'est notre ami, il ne peut pas rester sans savoir. Il a déjà manqué la cérémonie, il a déjà manqué..." Thomas s'arrêta. Sa voix tremblait, tout son corps sembla se mettre en branle, un long sanglot montait en lui et il ne savait pas l'arrêter. "Il a pas pu lui dire au revoir.", coassa-t-il, de grosses larmes amères coulant sur sa joue. "Il a pas pu lui dire au revoir", répéta-t-il dans un souffle, avant de se laisser tomber sur sa chaise, sur la table.
Elisa, depuis sa chaise, le regardait étrangement, semblant chercher à fixer la scène dans sa mémoire. Elle n'esquissa pas un geste, mais son regard bleu électrique s'anima d'une étrange manière.
Nathalie se pencha sur lui, et passa la main dans ses cheveux, tentant de le calmer de sa voix douce entre deux sanglots. Elisa le regardait, interdite. Voir ce grand garçon taciturne manifester autant d'émotion était plus étrange encore que tout ce qu'ils avaient vécu.
Ernest s'éclaircit la gorge :
-"Il est peut-être possible de le contacter. Si l'un de vous veut bien m'aider."
Elisa sembla arriver à la conclusion de ses pensées, avant de bondir sur ses pieds :
-"Qu'est-ce que je dois faire ?"

Comment tombent les héros - Première Partie (7)

Journal d'Ernest Galore – Extraits.

5 novembre,
La bataille est terminée. Et quelle bataille ! La simple présence du Dieu Précurseur de F-V (dont le nom était, semble-t-il, Nerkha-Dîn, apparemment la graine de la légende du Marchand de Sable, j'y reviendrai) a jeté sur la ville un enchantement extrêmement puissant. A l'exception de quelques-uns d'entre nous, toute la population a été plongée dans un profond sommeil, permettant aux serviteurs du Marchand de Sable de se repaître de son énergie vitale et de l'envoyer à leur sinistre maître. Comme je l'ai raconté précédemment cependant (cf. 22 octobre), la seule force suffisante pour le vaincre était le pouvoir de la Source - dans son intégralité ! Notre jeune héroïne, contrainte et forcée, a dû combattre le précédent dépositaire, et se saisir des derniers restes de la Source. Puis, après un combat épique (dans lequel je me suis illustré du mieux que je pouvais), nous réussîmes à renvoyer en Enfer le Marchand de Sable. A l'heure où j'écris ces lignes, la ville sort de son sommeil, et le devoir accompli nous berce. Apparemment cependant, tout va pour le mieux pour la jeune Sandra. Je n'ai trouvé aucune indication sur le devenir des autres dépositaires du pouvoir d'une Source, et je ne sais pas ce qu'il adviendra d'elle. Mais j'ai bon espoir, le Bien a triomphé ; les pertes de la veille, un tribut suffisamment lourd à notre bataille.

15 novembre,
Tout est allé très vite. Trop vite. Je n'ai pas eu le temps de chercher mieux. En trois jours, la Source s'est tarie, et après elle, la jeune Sandra. Les docteurs ont diagnostiqué une forme rare de leucémie, je crois... Comment auraient-ils pu savoir ? Chaque jour, depuis une semaine, nous l'avons vue se faner un peu plus. A son chevet, chacun à notre tour, nous sommes restés à ses côtés. Elle était même trop faible pour parler. J'aurais pu, peut-être aurais-je dû, faire des expériences, mesurer le phénomène scientifiquement, mais le sujet était trop proche. L'enthousiasme des débuts avait laissé la place à l'impuissance. Elle a poussé son dernier soupir aujourd'hui. Je n'ai plus envie d'écrire.

Comment tombent les héros - Première Partie (6)

Abraham.

Il rangeait ses livres et nettoyait ses étagères. Chaque tranche mal alignée, chaque trace de poussière, chaque décalage dans les piles branlantes qui envahissaient, à l'exception de petits chemins permettant de traverser, le sol de sa boutique. Il s'occupait comme il pouvait, mais chaque mouvement lui coûtait désormais, comme si cette nouvelle perte, ce nouveau deuil... et il était d'un seul coup rattrapé par son âge. Abraham Van Helsing, trois cents ans, une broutille, mais qui semblait désormais être ressentie par chacune de ses articulations. Mais c'était peut-être ça, qu'il cherchait, cette douleur, pour ne plus sentir le vide. Il avait disposé de plus d'années, mais avec une vie si longue il avait perdu plus que beaucoup. Son épouse d'abord, sa fille, son premier élève, et maintenant la seconde, celle qui avait repris le flambeau. Il n'y en aurait plus, après elle. Il était trop vieux et cela lui coûtait trop. On s'y faisait, peut-être, mais pas lui, plus maintenant.
La clochette de l'entrée retentit, malgré le panneau FERME accroché bien en vue sur la porte. Sans un mot, Elisa, Thomas, et Nathalie franchirent le seuil de l'arrière-boutique. Qu'ils étaient graves, ces enfants, qu'ils avaient déjà tant vécu, qu'ils avaient souffert ! Il posa son plumeau, et s'approcha.
-"Ils l'ont enterrée, Monsieur Vé", déclara Elisa d'une voix blanche, "elle a fini par mourir à petit feu devant nous ! Elle était pas censée mourir comme ça, c'est pas juste. Elle a tellement fait pour tellement de monde. Et si vous aviez vu, si vous aviez vu comment ils l'ont traitée, toute seule dans une boîte, toute seule dans la terre, ils la connaissaient pas, ils..."
Elle s'interrompit. Il l'étreignit, de ses vieux bras noueux. Il la laissa blottie contre lui, une grosse larme coulant sur sa joue, perdue dans ses rides. Elle était glacée, dans ses habits d'hiver.
-"On est restés assis comme des cons dans le parc pour une heure."
Thomas s'était affalé sur Nathalie, assise par terre dans son recoin favori, regard vide. C'était la première qu'il entendait Elisa parler de la mort de leur copine. Elle n'avait rien dit ou presque depuis ce jour-là, se contentant d'acquiescer de temps en temps. Il se faisait un peu de souci pour elle, en fait, toujours toute seule, un demi-sourire triste perpétuellement collé, comme si elle allait éclater d'ici peu.
-"On voulait pas bouger, mais on a commencé à avoir les doigts tout bleus. Je dirais pas non à un café, Monsieur Vé, si vous avez ça par là".
Tout doucement, Abraham détacha son étreinte d'Elisa. Ses yeux étaient secs, son regard, vide.
-"Je vais aller faire une cafetière", dit Van Helsing.
Elle se laissa tomber sur une chaise, frissonnant, et s'enferma de nouveau dans le silence.

Comment tombent les héros - Première Partie (5)

Journal d'Ernest Galore – Extraits.

15 octobre,
Extraordinaire ! Sous F-V, quelque part, il y a une Source Fataligène ! Je n'en avais jamais vu, ni ressenti les effets auparavant ! Seules quelques références existent, dans les Almanachs de Sahnd, il me semble, mais elles existent, en tout cas pour l'une d'elles ! Non seulement je connais sa position, mais j'ai même été le témoin de ses effets : Elle a récemment été utilisée pour ramener l'une des pupilles de Van Helsing à la vie. Et tout a fonctionné à merveille ! Elle est de retour parmi les siens,n'attendant plus que je lui fasse tout une série d'examens poussés ! Avant mon arrivée, la pauvresse était bien entendu terrorisée, mais je lui ai promis d'en découvrir plus ! Par les cornes de Belial, quelle aubaine ! Une résurrection en bonne et due forme, presque sous mes yeux. Il semblerait de plus que son retour n'est pas sans petits à-côtés mystiques, comme une force accrue, des réflexes surhumains, et bien plus peut-être. Je dois me rendre à Venise pour consulter certains manuscrits. Sahnd est cité plusieurs fois par Joseph d'Etiola, il serait bon que je commence par là, à moins qu'Alceste de Bavière...
(...8 pages...)
Bref, des recherches, des recherches et je dois me mettre en route.


22 octobre,
Il semblerait que la Source ait déjà été utilisée, son pouvoir restitué par son dernier utilisateur, mais partiellement seulement. Je n'ose imaginer le pouvoir disponible à qui bénéficierait de l'intégralité de cette fabuleuse énergie. Un bémol vient cependant entacher mon enthousiasme. D'après plusieurs sources rigoureuses, la présence d'une Source Fataligène n'est que le symptôme de la présence d'une entité d'Outre-Monde de premier ordre. Ce qui veut dire que ce pouvoir n'est là qu'à fin d'équilibre. D'après plusieurs exégètes de Sahnd, il y a des temps immémoriaux, un sort d'une puissance inimaginable a été jeté sur notre planète, pour éviter qu'une ou plusieurs manifestations de nos Dieux Précurseurs n'envahissent complètement le monde. A chaque Dieu Précurseur présent sur Terre sa Source, à chaque Source la puissance de renvoyer dans l'Outre-Monde son Dieu Précurseur. Reste maintenant à savoir si le bannissement du dieu de F-V ôtera son pouvoir à la jeune personne détenant son pouvoir. Je crains que ce ne soit le cas. Peut-être y aura-t-il un moyen de la sauver. L'enjeu est suffisamment important pour qu'un tel sacrifice soit justifié, mais malgré mon mécontentement avec l'ensemble de cette petite troupe, il me semble être un fardeau trop lourd pour d'aussi jeunes héros. Je retourne à mes livres avec un peu d'espoir.

Comment tombent les héros - Première Partie (4)

Thomas.

Thomas épiait, pour se donner l'impression d'avoir quelque chose à faire. La dernière bataille lui avait coûté physiquement, mais c'était surtout le reste qui devait désormais dominer sa vie. Le mauvais endroit, le mauvais moment, et un flic était retrouvé mort, avec ses empreintes sur l'arme du crime. L'underground, c'était ça : ne rien dire à personne pour ne pas passer pour un cinglé, ne pas prouver au monde ce que le monde n'est pas prêt à accepter, ne pas se faire descendre aussi, accessoirement, pour ne pas jeter le doute sur ses potes, pour ne pas les foutre dans la merde, merde dont il était aujourd'hui recouvert jusqu'au cou. Pas grave, ça allait s'arranger. Ca allait s'arranger, n'est-ce pas ? Dis, Sandra, de là-haut, tu peux voir que ça va s'arranger, hein ? Derrière un petit caveau, il serra la main de Nathalie un peu plus fort. Elle tourna les yeux vers lui, effleura sa joue de sa main. Putain de cimetière, putain de flics, putain de cérémonie qui veut rien dire. Poussière à la poussière ? Tas de connards, c'était pas de la poussière Sandra, c'était une putain de super-héroïne, et pendant que vous dormiez elle était là pour vous. Il en reste peut-être que de la poussière, mais il reste vous aussi. Et vous allez lui mettre quoi, une tombe avec une croix ? Une croix pour rappeler qu'un jour un type qui existe probablement pas s'est fait crever par les mêmes médiocres que vous parce que c'était sa destinée ? Sandra c'était pas une affaire de destinée, c'était pas parce que c'était une fille de..., c'était une affaire de choix. Elle avait choisi, on avait tous choisi de pas se laisser faire, de protéger ce petit coin de monde. Et tous ceux qui l'avaient voulu nous avaient rejoints, par choix. Alors allez vous faire foutre, avec vos curés qui servent à rien, avec vos croix et vos cimetières. Elle est plus là pour vous, et vous, vous avez jamais été là pour elle. Vous savez même pas qui est son copain, pourquoi il y a un grand gars tout devant qui pleure toutes les larmes de son corps et probablement que vous vous en foutez.
Elisa s'était levée et s'approchait de nous. Elle avait à peine adressé la parole à qui que ce soit depuis ce jour-là. Sa voix était blanche et monocorde, elle répondait par automatisme, oui, non, je sais pas. Elle allait pas bien, mais il fallait la connaître pour s'en rendre compte. Et je savais pas quoi dire. On s'est regardés sans rien dire, un moment. Et on s'est dirigés vers le parc, en faisant un petit peu gaffe aux flics.

Comment tombent les héros - Première Partie (3)

Journal d'Ernest Galore – Extraits.

25 septembre,
(...) Reçu un appel de mon vieil (!) ami Van Helsing. Il semblerait y avoir une activité ectoplasmique non-négligeable dans la ville de F-V. Probablement une rémanence fantomatique. Ceci n'a rien d'étonnant étant donné les données historiques du lieu. Une fois de plus le vieil homme a besoin de moi, quelqu'un qui saura mettre de l'ordre dans une situation désespérée. Il ne s'agit probablement que de quelques petites manifestations sans gravité, mais j'ai relu mes exorcismes les plus radicaux. Cette engeance infernale ne saurait être tolérée. Ils seront détruits dans la semaine, cela ne fait aucun doute.(...)

26 septembre,
(...) Ai rencontré une bande de jeunes inconscients qui semblent en savoir assez long sur ce genre d'expérience. Nullement théoriques, bien entendu, mais rares sont ceux qui, comme moi, peuvent percer les mystères des arcanes. Je suis parmi les rares qui connaissent les secrets derrière notre réalité, ayant étudié sous les plus grands...
(...3 pages...)
Ils m'ont fort civilement proposé de m'assister dans ma tâche, après quelques arguments facilement contrés par ma longue expérience. Ce sont probablement de gentils enfants, fort naïfs cependant. Ils pourront m'être utiles dans mon entreprise. Abraham est égal à lui-même, un peu trop laxiste, comme à son habitude. Il ne se doute pas de ce qui rôde, la nuit. Je vais reprendre cette petite cellule en main.(...)

28 septembre,
Suis rentré à Lyon. La menace a été écartée par mes soins, malgré les embûches semées sur mon parcours par ces impertinents : Ils ont décrété que ces menaces de l'Outre-Monde ne méritaient pas d'être dispersées dans un oubli salvateur, non ! Pis encore, ils s'en sont liés d'amitié ! Les fous ! Ils verront ! Ils verront que j'avais raison ! Laisser pareilles abominations hanter nos terres n'est que folie pure et simple ! Mais ils ont ri de moi ! Ils ne m'ont pas écouté !
J'ai préféré quitter les lieux, ces enfantillages ne sont pas dignes de mon temps, ni de mon intérêt. Toutefois, l'activité paranormale récente à F-V m'a semblé valoir le détour. S'il n'était l'humiliation, je serais resté y faire quelques relevés, probablement à l'aide d'un orbe de Sylkhan, peut-être en conjonction avec un parchemin thaumaphile...
(... 2 pages...)
Enfin peu importe la méthode, je parviendrai à savoir ce qui se trame à F-V. Je remettrai juste mon prochain voyage à quelques semaines, le temps de leur pardonner.

Comment tombent les héros - Première Partie (2)

Serpentine :

Perdue parmi les pleureurs, tentant de camoufler un petit sourire de satisfaction qui rayait le visage qu'elle avait emprunté pour l'occasion, Serpentine observait. Un asticot de moins. Un peu de vengeance toute faite, prête à se faire déguster comme un petit plat tout chaud, et elle le dévorait. Chagrin ! Détresse ! Deuil ! Chagrin pour eux, qui lui avaient pris son amant. Qui n'avait pas levé le petit doigt, absorbant à ce moment sa propre subsistance, se gavant des rêves mesquins de la horde de nuisibles qui peuplaient ce petit coin minable de province. Elle lui avait demandé tant de fois, à lui, son Valérian, quand ils allaient enfin laisser Ferney derrière eux, petit tas de ruines. Mais il avait choisi de régner d'abord sur son lieu d'origine avant de faire déferler le feu de sa colère sur le reste du monde, assoir sa puissance localement et mener une guerre de plus en plus meurtrière et de plus en plus étendue. Jusqu'à saisir un trône digne de son talent. Aujourd'hui le trône était loin, le Grand Dieu était chassé, mort peut-être, et Serpentine n'avait plus rien, sinon l'envie de tuer, de mordre, de se repaître du désespoir de ceux par qui tout avait échoué. Elle tourna la tête, affectant une expression suffisamment triste pour ne pas se faire voir. L'autre petite pute observait aussi la foule, le cimetière, une expression vide sur son visage. Elle s'imagina la faire saigner, goutte à goutte, attachée au mur du grand loft qu'elle partageait avec son vampire. Elle l'imagina en train de hurler au secours, battue, brisée, écrasée par le poids de la rage que Serpentine aurait déchaînée contre elle. Ses paumes lui faisaient mal. La peau qu'elle s'était fabriquée avait craqué sous la pression de ses ongles, et un sang jaunâtre s'écoulait de ses poings. Oh oui, elle allait la faire souffrir. Et lui aussi, le grand, là, caché derrière une tombe. Lui qui les accompagnait partout comme un fidèle chien. Elle allait lui arracher les membres, le réduire en purée, le broyer dans sa paume, dépecer son visage et en faire son animal de compagnie, énucléé, démembré, sa chienne éventrée comme seule compagne de niche. Elle allait leur faire payer. Pour le Grand Dieu, bien sûr, mais les doppelgängers avaient servi d'autres dieux, et ils retrouveraient une foi d'ici peu. Mais surtout pour Valérian, qui l'avait aimée comme la proie craint le prédateur, comme le maître plie l'esclave. Elle était le vent sur ses braises, chacun alimentant la rage de l'autre, la faim de pouvoir et la cruelle créativité. Et ils lui avaient pris. Ce soir, ils allaient payer.

Comment tombent les héros - Première Partie (1)

Elisa.

"C'était ma copine. C'était ma copine et elle est morte. Elle est dans cette boîte, là, devant. Elle est morte en sauvant le monde, elle avait rien demandé. Elle était au bon endroit, au bon moment, et s'il reste des bons moments, c'est grâce à elle. Des bons moments... Il y avait cette nuit où on avait fait le mur, c'était juste nous trois à l'époque, on fouinait comme d'habitude, on courait après les mystères, Scooby-Doo where are you ?"

En retrait, Elisa jouait avec une breloque cousue sur sa petite robe noire, absente. Son visage ne trahissait aucun sentiment, sinon un léger ennui. La foule autour d'elle était habillée de noir, pleurant dans des manteaux qui n'en finissaient pas de tomber pour se protéger de la bise automnale. Tournant la tête, elle jeta un oeil sur le jardin, là-bas, où tout avait commencé ou presque. Dans la fin d'après-midi hivernale, le parc était vide, blanc et noir, les arbres nus griffonnés sur le ciel gris pâle. Les cages à lapin où les mamans amenaient jouer leurs bébés en été étaient ensevelies sous la neige, le toboggan en plastique rouge ne dépassant qu'à peine. Elisa jeta de nouveau un oeil distrait sur la cérémonie, et laissa de nouveau son esprit vagabonder.

"Ce soir-là il n'y avait rien, pas de mystère, pas de vampires, pas de fantômes, pas de farfadets. Alors on s'était assis, Thomas sur les balançoires, tête baissée sans rien dire, comme d'habitude, elle sur un banc un peu plus loin, et moi à côté, à parler de musique, de cinéma et de nos profs. C'était la fin de l'automne, il faisait bon, on n'avait rien à faire à part traîner dans notre parc, et profiter, et décider de grandir ensemble, à la vie à la mort. Ce soir-là, après s'être trouvés tous les trois sur un coup des hasards de l'organisation des classes de Seconde, on était devenus des amis.

Quelques mois plus tard on était aujourd'hui, et aujourd'hui elle est morte. Et pas moi. Debout sur le champ de ruines de notre dernière bataille, au bord de l'évanouissement, je m'étais imaginé son combat, l'urne, et toutes ces saloperies qui avaient débarqué dans nos vies quand ce que nos potes vivaient de plus grave étaient des ruptures et des engueulades. Pendant que les autres mentaient sur leur âge pour essayer de rentrer en boîte, nous on luttait derrière elle contre les forces du mal, pour que tout le monde puisse rentrer chez soi le soir et dormir, pour profiter du week-end, aller faire du sport, aller se promener, tous ces trucs qu'on n'avait plus le temps de faire. Le pire, c'est qu'en plus de tout ça, elle réussissait à sourire, à ne pas voir le monde comme la vieille pomme pourrie que je voyais tous les jours devenir plus grouillante de vers. Aujourd'hui, les vers ont gagné, et ils m'ont pris ma copine. Elle s'est battue pour eux et ils n'ont rien fait pour la retenir, et maintenant elle est partie.

Tu aurais vu sa mère, elle est transparente, anéantie, et son père n'arrête de pleurer que quand il s'occupe de la paperasse. Ils l'ont enterrée pas loin de notre parc, une cérémonie religieuse à la con, avec un prêtre qui pensait que c'était son dieu à lui qui nous sauverait. Les gens qui étaient là ne la connaissaient pas, ne savaient pas qui elle était vraiment. Ses parents ne connaissaient pas la moitié de ses potes, son Jean-Louis s'est présenté entre deux sanglots, au moment où on défilait pour les assurer de nos condoléances. Le prêtre a fini son sermon, devant une boîte vide, elle n'y était plus, elle était dans notre parc, dans les bras de son mec, dans mon coeur à moi et dans les pensées de Thomas, et finalement j'ai décidé de partir, le cimetière était nul, indigne de ce qu'elle représentait pour nous. Les enterrements sont pour les vivants, et quand on est jeune, nos parents sont ceux qui savent le moins à quels vivants on manquera. Cette cérémonie n'était pas pour moi, ni pour Thomas, ni pour Jean-Louis, ni pour tous ceux qui savaient qui elle était. Elle était pour sa famille, qui l'avait à peine vue devenir qui elle était en train de devenir, juste avant qu'elle ne s'use et qu'elle finisse par tomber. Et c'était bien, tout ça, pour eux, qui ne pouvaient pas savoir. Mais ça ne me suffisait pas, ça ne comblait rien. A ce moment précis, j'ai décidé de faire quelque chose, quelque chose qui aurait vraiment un sens, quelque chose qui ferait peut-être taire cette petite fille en moi qui n'arrêtait pas de pleurer.
J'ai trouvé Thomas, qui observait de loin, de peur que les flics le serrent, sa Nathalie le tenant par la main, les lunettes embuées de larmes."

Comment tombent les héros - Prologue

Prologue

-Qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'as pas le droit de rester. Tu dois partir.
-J'attends. J'attends pour dire au revoir. Ils voudront que je leur dise au revoir.
-Tu n'as pas le droit.
-Tu penses pouvoir m'empêcher de rester ?
-Tu dois partir !
-J'attends. Laisse-moi. Va-t-en. Ils vont venir me chercher une dernière fois.

mardi, février 17, 2009

Arkham (17)

Mantoni posa sa bière sur le bar et alluma une cigarette, avant de se tourner vers le copain de Ginger.
« Je pourrais te menacer. Je pourrais te dire qu'en ce moment j'ai tout ce qu'il me faut pour te mettre à l'ombre pendant un bon moment, et une fois là-bas, on sait pas, il t'arrivera peut-être quelque chose de regrettable... Je pourrais te dire qu'on pourrait même régler ça tout de suite, on sort, et je te mets en morceaux, et on en parle plus. Mais l'un dans l'autre je crois que je vais finir ma bière et que tu vas dégager, parce que tu me fais de l'ombre, et parce qu'au final t'es un minable qui n'a rien pour lui à part une gueule d'amour qui durera même pas encore cinq ans. La question, c'est ce que, toi, tu vas faire, maintenant, parce que je sens que je t'ai pas convaincu. Je trouve ça dommage, mais dans la vie y a deux types de gens, les rapides et les lents, et je sens que tu vas finir de me convaincre que tu appartiens à cette deuxième catégorie. Alors si tu veux l'ouvrir, c'est maintenant. »
Lee restait là, sans bouger, avec son air mauvais de petite frappe, son blouson en cuir, et son crâne rasé. Il lançait des regards de défi à la cantonade, mais hormis les deux femmes qui lui tenaient tête, personne ne semblait lui accorder un quelconque intérêt. Autour d'eux, quelques habitués buvaient, discutaient ou regardaient le match sur un écran plat poisseux de fumée, et couvraient leur petite conversation de suffisamment de bruit pour qu'elle restât intime. Ginger regardait la scène d'un air apeuré, mais le désarroi de son ex semblait l'amuser, même si elle s'en voulait de s'être tournée vers sa soeur. Comme tous les types dans son genre, il était frappé de cette incompréhension atavique du petit tyran face à la menace d'un plus gros prédateur que lui. Mantoni pouvait voir son petit cerveau fonctionner dans tous les sens, entre agression, capitulation, et retraite pour mieux frapper dans le dos. Alors qu'il commençait à parler, elle le coupa tout net, levant un index péremptoire.
« Avant que tu commences, je veux juste signaler que je sais où tu crèches, que je sais qui sont tes amis, et que je te retrouverai où que tu ailles dans cette ville. Ah, j'oubliais, » dit-elle en se levant, « quand on m'envoie un coup, je l'évite et je le rends, ça te changera de tes partenaires de boxe habituelles ».
Lee réfléchit encore une petite seconde, puis cracha, sans même effleurer Ginger du regard : « Tu diras à ta soeur que je lui rendrai ses disques un de ces jours. C'était encore ce qu'il y avait de mieux chez elle. ».
Puis il partit sans se retourner, mains dans les poches, en se voûtant pour paraître plus fort. Mantoni se tourna vers sa soeur : « Bon maintenant tu le suis, et tu lui mets un pain. Tu lui dis qu'il a deux jours pour te rendre tes affaires, et qu'il peut les mettre dans ta boîte aux lettres, t'as pas besoin de le voir. »
« Tu crois ? »
« Je crois, oui, je suis même sûre. Tu as vu quel gros looser c'était, maintenant tu dois te le prouver. donc tu prends ton courage à deux mains, et tu montres un peu que toutes ces années d'entraînement en natation ne servent pas qu'à frimer à la plage. Je te rejoins quand j'ai fini ma bière. »
Ginger hésita une fraction de seconde, puis courut vers la sortie. Les portes se refermèrent derrière elle au moment où elle rattrapait Lee. Mantoni soupira, envoyant vers la salle une volute de fumée. Elle se détendit. Elle n'aurait jamais cru sa soeur capable de se faire avoir à ce point. Une fois de plus, elle avait dû se réfréner, aller contre son instinct qui lui disait de frapper, de cogner, de réduire en bouillie ce moustique qui la gênait. Quand il était parti, elle avait dû lutter de toute sa force contre elle-même pour ne pas le rattraper, le saisir par sa veste, et le jeter parmi les bouteilles derrière le bar. Dès l'adolescence, elle avait décidé de toujours lutter, de toujours se contrôler, de toujours choisir où et quand elle allait lâcher la bête qui était en elle. Elle se rappelait le moment précis où elle s'était rendue compte de cette force qui l'habitait, et de la peur qu'elle avait causée, à Ginger d'abord, mais surtout à elle-même. Elle avait retenu son bras à quelques centimètres du visage de sa petite soeur, qui n'avait que quinze ans, et elle se rappellerait toujours ses yeux, quand son expression était passée de la simple contrariété d'une dispute à la terreur complète. Et elle s'était juré de ne jamais plus provoquer un tel regard, à moins de le choisir. Elle avait développé une technique de relaxation qui lui fournissait toujours les quelques secondes nécessaires pour comprendre une situation, avant de se décider d'agir. Depuis, la bête n'était sortie que dans de rares occasions, mais toujours quand la situation l'exigeait. Le reste du temps, elle dépensait son agressivité dans le sport, dans la course et dans la boxe. Quant à Ginny, elle n'avait abordé le sujet qu'une seule fois, quelques années plus tard, après une affaire particulièrement sordide. Le soir venu, elle avait passé une heure dans le sous-sol, à boxer un sac de sable, pieds-poings-pieds, poings-poings-pieds, tournoyant, poussant de temps en temps un râle de colère enfermée. Ginny s'était assise sur l'escalier pour la regarder. A la fin, elle lui avait demandé : « Tu te rappelles..? ». Rebecca avait acquiescé et, d'une voix sourde, adoucie par la fatigue et le défoulement, elle lui avait répété la promesse qu'elle s'était faite ce jour-là. « Tu marches sur un chemin difficile, soeurette, » avait conclu Ginger, « combien de temps tiendras-tu à te battre contre toi-même ? ». Mantoni avait haussé les épaules : « Jusqu'au moment où je choisirai de perdre. Mais là, ce sera pour protéger quelque chose qui m'est cher ».
Mantoni finit son verre, noyant ce vieux souvenir dans l'amertume du houblon. Aujourd'hui, elle n'avait pas eu le temps de lâcher la bête pour protéger son témoin. Elle était restée endormie dans son inconscient, incapable de sentir le danger. Quelque part dans Arkham, il y avait un prédateur plus rusé. Ramassant son sac, elle se dirigea vers la sortie. Ginger l'attendait, à côté de la forme prostrée de son ancien amant, un petit sourire aux lèvres. Au moment où les deux soeurs entrèrent dans la voiture, son scanner grésilla. Un inspecteur avait été blessé à son domicile par une arme empoisonnée. La bête s'ébroua lorsqu'elle entendit le nom de son coéquipier. Ginger avisa un hôtel et lui fit signe de la déposer.
« Je rentrerai en taxi, » lança-t-elle, mais Rebecca n'entendait plus.