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vendredi, juin 09, 2006

Used to it...

We changed. We didn’t mean to. We didn’t want to. But we did. It got complicated, but I guess all things do when they change. But hey, you get used to it. You get used to anything if you’re hungry. It wasn’t that hard, after awhile. Just going to the store, filling your cart. all wrapped in plastic, clean, hygienic. In your fridge, it gleams under the electric light. That kind of pinkish grey. That mother-of-pearl patina. Take it out, fry it, dispose of the package. Then go to bed, fuck, sleep. Maybe toss and turn for awhile, at least I used to at first. But hey, you get used to it. Even the ones working the slaughterhouses got used to it. They get up in the morning, they kiss their wives and kids, and that’s where they go. And when they come back nothing’s changed.

When it all started we would grab them off the street. That wasn’t very smart. I mean, no one was ready, no one understood. It was all so disorganized. We were hungry, maybe scared sometimes. Some of us did OK. One of my friends from work, he used to tell me he went to Thailand. They didn’t care what you did with the product over there, as long as you paid them. Still, you know… It just wasn’t fair for the rest of us who couldn’t afford trips to Asia or Eastern Europe. I mean the poor got a right to eat, too. So we tried different solutions.

In Texas, they thought the Klansmen were acting out all of a sudden. Getting riled up or something. Alright, these guys already are a bit on the crazy side, but they were never that brave. Isolated families, they just disappeared. First time they caught someone though, it was a schoolteacher from Dallas, and he never wore a sheet in his life. Hey, what was he gonna do ? The Klan fellas, they never get caught. He probably thought they’d take the fall. So the DPD locked him up. Eventually, some guys calling themselves the Bloody Dragons of the KKK started writing to him, and actually helped him escape jail. After that, they and him got holed up in some hideout in the country. That was the last anyone heard of the guy, and of the Bloody Dragons. Can’t say I missed them. Other incidents happened.

The hunger made some of us pick the poor, the hunger made a few of us pick the rich. Takes one to catch one, they say… So you caught one of yours, whatever you were. You could go for the people closest to you, they never saw it coming : husband, wife, parents, kids, anything went back then. But you know, there are only so many spouses, parents, kids one can have. And besides, some didn’t like the idea when it was someone they knew : When they’re all gone, it gets lonely. But you get used to lonely too, I guess.

After awhile, we outnumbered them. Whatever it was that changed us, it worked better and better. And we realized we would have to aim for the long run. We couldn’t afford to lose them all. So we put them in camps. We pampered them, fed them, let them breed and get fat. As we watched them in their camps, we started to realize they weren’t that smart. In fact, they were kind of pathetic, actually. They were weak, and not very bright. They were no better than children, really. Pups. Once, they tried to escape, to revolt. So we took some of their privileges away. They weren’t allowed books anymore, or radio, or television. That was pretty dumb of them, revolting like that. And besides, thy had it better than some of us on the outside, having to work for a living. All they had to do was get fat. Some of them just stopped eating sometimes, so we force-fed them with tubes and proteins. They all got fat in the end.

These days, we don’t much think about them. We remember we have the Andersons coming to dinner that night so we go to the store. We buy the blister of premium female cerebellums, but the beasts they come from are nowhere in sight. We unwrap it, we sauté it, we eat it. And we go to bed. maybe we toss and turn for a moment, but not much anymore.

lundi, février 20, 2006

Le pire dans tout ça...

Je trébuche sur la fille à côté de moi. Elle se retourne, forcément en colère, et me grogne dessus. Sa peau est grise et pend par endroits, révélant des taches de chairs nécrosées. Absolument immonde, comme tous ceux qui m'entourent. Je tourne la tête. La masse de mes semblables avance, inexorablement. Ils sont grisâtres, parfois d'un brun rougeâtre pour les plus abîmés ou goinfres, certains sont recouverts de moisissures, de vert-de-gris, d'autres substances. Les plus vieux ne sont presque plus que des squelettes, dont les articulations craquent à chaque pas. Il leur reste bien un peu de peau, mais elle est parcheminée et pourrie. Ceux-ci ont au moins une chance : les asticots ont arrêté de les bouffer depuis un moment déjà... Un râle devant : Les barbelés du camp de réfugiés sont en vue, et déjà les premiers d'entre nous se font faucher par les balles. Mais ils se relèvent. Comme si de rien n'était (c'est un peu le cas, en vérité). Mouais. Ces irréductibles ont l'air d'être d'assez mauvais tireurs, en fait. Peut-être ne savent-ils pas : DANS LA TETE, bande d'abrutis ! Peine perdue. Les premiers ont atteint les barrières, poussent, griffent, arrachent ce qu'ils peuvent. Nous sommes silencieux, en fait. A part quelques grognements, pas un bruit ne nous accompagne. Nous ne parlons pas, nous sommes suffisamment légers et lents pour ne faire que peu de bruit lorsque nous marchons, et nos bruits sont de toute façon couverts par les leurs, leurs cris, leurs moteurs, leurs coups de feu. Nous sommes tout simplement inexorables : nous avons tout le temps du monde. Nous sommes là pour bouffer, ce que nous faisons, tous les jours, à outrance, et chaque fois que nous rencontrons un morceau de viande. Nous ne connaissons pas la maladie, le froid, la déshydratation. Mais ce n'est pas le pire.
Les barrières tombent dans un grand fracas, et c'est l'hystérie dans le camp. J'arrive près de l'entrée, et les autres ont grimpé sur les cadavres des premiers pour y pénétrer. Pour des mateurs, les survivants se sont pas mal défendus, un vrai carnage ! Tiens, d'ailleurs, je reconnais la fille sur qui j'avais trébuché. Un trou de 10 centimètres de diamètre dans le crâne, elle ne grognera plus sur personne. Dommage, elle avait l'air sympa. J'ai un peu de mal à poursuivre les plus pressés, ma jambe droite s'est brisée net lorsque je suis mort en montagne, et elle ne tient plus que par un lambeau de chair qui pourrit de plus en plus. J'hume l'air, ça sent le sang, sans aucun doute. Et la chair. J'ai appris à reconnaître tout ça, depuis l'accident. Nous sommes efficaces : nous sentons les vivants, de loin, nous devinons leur taille, leur état de santé, leur peur aussi. Nous ne connaissons même pas vraiment la faim, nous percevons et allons consommer, c'est un réflexe, même pas une envie. Encore moins un besoin : nous ne mourons pas de faim, nous ne pouvons pas mourir. Mais ce n'est pas le pire.
Une petite cabane de tôle, éloignée du gros de la horde, une petite silhouette dedans. Probablement un adolescent, peut-être un môme. Même les grands sont petits de nos jours. Ils n'ont pas assez à manger, leur croissance est erratique, ils sont voûtés, difformes. Ils nous ressemblent un peu. D'un geste, j'arrache la porte. Elle est là, acculée contre le mur, terrorisée. Une déflagration, je tombe. Elle m'a tiré dessus. Colt .45. La jambe gauche, forcément. Je me retourne, et je la vois derrière moi, dégoulinant un sang noir et poisseux. Je commence à ramper, mais elle me fauche encore une fois : c'est un bras, cette fois. Le droit. J'arrive quand même à m'approcher, m'approcher... mais elle me fauche l'autre bras... En poussant sur mon presque moignon, j'arrive à franchir les quelques mètres qui restent. Elle hurle, et finit de me démembrer. Je ne peux plus bouger. Elle finit par me mettre une balle dans le torse, qui ne me fait absolument rien, puis elle saute par-dessus ma carcasse et se dirige vers la porte. Je me retourne tant bien que mal vers la porte, la suit du regard. A peine a-t-elle franchi le seuil qu'elle est attrappée par un petit, qui lui mord immédiatement la hanche, en la faisant tomber au sol. Elle hurle quelques instants, son sang se répand sur le sol, et ensuite on ne l'entend plus. D'autres l'ont sentie, se sont approchés d'elle et commencent à la déchiqueter de leurs griffes, de leurs crocs. Il ne restera pas suffisamment d'elle pour se relever. Autour de nous les cris se font plus rares. Le calme revient progressivement. La horde se regroupe, et hume l'air : il y a peut-être des survivants vers l'est. Tout le monde va se remettre en route, mais moi je reste ici. Nous ne faisons pas de sentiments, nous avançons, de gauche, de droite, au gré du vent, du hasard. Nous ne montrons pas de compassion, de pitié, ni de colère ou de peur. Mais ce n'est pas le pire : le pire, c'est que nous sentons ces choses. Ou en tout cas je les sens encore, moins qu'avant, mais je me suis habitué. Je ressens toute l'horreur de ces corps mutilés, de ces êtres broyés, j'essaie de retenir mes coups, mais rien n'y fait. Le pire dans tout ça, c'est que je suis encore dans ma carapace de mort, enchaîné à cette coquille immonde. Je suis ici, dans cette cabane de tôle, bel et bien ici, à me demander si je deviendrai complètement fou d'ennui avant qu'on m'achève.