vendredi, septembre 21, 2007

Blanche

Ma très chère petite fille.
Tu dois me haïr aujourd’hui, me haïr autant que je me méprise moi-même pour ce que je t’ai fait. Je n’ai aucune excuse pour tout ce que tu as dû subir par ma faute. Et aujourd’hui, alors que j’ignore le temps qu’il me reste à vivre, alors que ces années amères ont rouillé ce qu’il restait de mon humanité, je me dis qu’il est temps pour moi de m’amender, du moins en paroles. Peut-être me liras-tu quand tu trouveras cette lettre, peut-être pas. Mais cette culpabilité qui me ronge, et continuera à me ronger jusqu’à ce que la mort m’emporte, doit être étalée devant toi au grand jour, pour que tu comprennes, pour que tu saches que si je n’ai jamais activement cherché à te faire du mal, je suis coupable de la plus grande lâcheté.
Quand ta mère est tombée enceinte, nous ne pûmes contenir notre joie. Depuis le temps que nous attendions un enfant ! Nous étions heureux, tous les deux, mais si seuls, si seuls et sans avenir. Depuis l’annonce de son état à ta mère, tous les matins, nous faisions des plans, nous imaginions ce que ton futur serait, une fois que nous serions partis, nous te souhaitions tant de choses, tant de projets, tant de petits riens aussi, de ceux qui peuplaient notre quotidien, de ces petits je-ne-sais-quoi qui font que la vie mérite d’être vécue. Je repense parfois, quand ma haine de moi se calme un peu, à ces moments passés avec ta mère, à son sourire calme et à ses yeux brillants. A nos douces étreintes le soir au coin du feu. La grossesse se passa sans difficultés, et nous nous réjouissions chaque jour un peu plus de te rencontrer, de te montrer à quel point nous t’aimions déjà. Et comme nous allions t’aimer encore, une fois que tu serais avec nous ! Comme nous allions te chérir !
Le jour de l’accouchement fut le plus terrible de ma vie, le plus beau aussi. Jusqu’au tout dernier moment, tout se déroulait parfaitement, puis la sage-femme tout à coup s’est mise à transpirer et à s’affairer de plus belle. J’étais complètement dépassé. Je suis resté debout, un peu à l’écart pour la laisser travailler, les cris de ta mère étaient devenus déchirants, inhumains, et j’ai su à ce moment que tout était fini pour elle. Elle est morte quelques secondes après ta naissance, en me serrant la main. Ses derniers mots furent ceux de ton nom. Elle n’a pas eu le temps de me faire jurer de prendre soin de toi, ce pourquoi je ne suis pas parjure. Mais je lui ai failli chaque jour depuis. Le temps lui a manqué pour me mettre face à ma lâcheté, pour me dicter la conduite de l’homme caché derrière la loque que je devins par la suite.
Je me retrouvais seul avec toi. Déjà, tu étais la plus belle des petites choses que j’avais jamais vues. Tu avais ses yeux, ses lèvres rouge sang, ses cheveux noirs de jais. Tu grandis pendant 18 ans pour devenir de plus en plus son image. Moi, j’ai sombré. Plus rien ne semblait me retenir à la vie, à part toi, mais tu me faisais tellement penser à elle que te voir m’était à la fois un pur bonheur et une insupportable douleur. Et c’est là ma première lâcheté, de ne pas avoir su prendre mes responsabilités, de ne pas avoir réussi à me hisser au-dessus de ma peine. J’ai cherché à déléguer la responsabilité qui m’incombait, avec les résultats désastreux que je t’ai par la suite forcés à vivre. Lorsque je me suis remarié, je me suis dit qu’il te fallait quelqu’un qui puisse souffrir de te voir sans être déchiré de l’intérieur, quelqu’un qui saurait t’apporter un soutien, un sourire, une conversation n’étant pas parsemée de soupirs mélancoliques. Le remède fut pire que le mal. Elle était très belle, elle avait l’air équilibré des gens qui savent ce qu’ils veulent. Elle m’aimait d’un amour profond, malgré ma médiocrité. Je n’eus pas à la courtiser longtemps, ce qui valait mieux, dans la mesure où je ne désirais rien d’autre qu’une personne à qui te confier. Et, pendant un temps, elle s’acquitta de cette tâche avec rigueur. Je crois même qu’elle t’appréciait, qu’elle goûtait ta compagnie. Mais jamais je n’ai su la regarder comme elle l’aurait mérité, jamais je n’ai su la remercier pour le rôle que je lui avais fait prendre. J’aimais tellement ta mère, je vivais tellement dans le passé, j’implorais son nom dans mes crises de désespoir, j’implorais ton pardon aussi, pour l’homme que j’étais devenu. Elle était devenue la reine d’un roi de paille, d’un roi flétri par le passé et ses fantômes. Elle tint bon pendant toutes ces années, espérant chaque jour un peu plus que je regarderais enfin le présent dans les yeux, que je la verrais elle pour ce qu’elle était. Mais sa beauté se fanait, comme le font toutes les belles choses, en leur temps. J’ignorais pour qui elle désirait tant être la plus belle, ou feignais de l’ignorer. Peut-être craignait-elle, à cause ma distance, que jamais plus je ne la désirerais. Jamais je n’ai refusé sa couche. Mais j’étais si souvent ailleurs, en d’autre temps, en d’autres lieux et, par lâcheté encore, au lieu de saisir la vie qui s’offrait à moi, si différente soit-elle, je l’ai délaissée. Ta propre beauté quant à elle brillait de plus en plus à travers le voile de ton enfance, que tu laissais déjà derrière toi. Et le doute s’emparait de ma nouvelle femme et ses tentacules glacés commencèrent à enserrer son cœur. Et sans même m’en apercevoir je l’ai entraînée dans ma folie. Je la revois, contemplant les effets du temps sur son si joli visage, les rides soucieuses, les yeux bouffis par les larmes. Pendant ce temps, j’étais au fond d’un verre. J’avais coupé tout lien avec toi, je m’étais rassuré que tu étais en de bonnes mains, que rien ne pouvait plus t’arriver, que mes responsabilités envers toi avaient disparu. Trop heureux de pouvoir me détruire, la tête haute et les mains propres, je t’abandonnais sans même m’en apercevoir entre les griffes d’un destin tissé par deux fous.
A ta majorité, à ta disparition, j’ai sombré encore plus profond, si c’était possible. Lorsqu’elle m’apporta la nouvelle, je la maudis, je l’insultai, je brisai en elle les derniers bastions d’espoir. Puis je m’enfermai dans un mutisme et une déchéance totaux. Je ne quittais ma chambre que pour boire, et manger parfois. Je haïssais ma reine qui, peut-être pour me plaire, sans doute par humiliation et rancœur, devint la créature de folie et de sang que mes yeux lui renvoyaient. Lorsqu’elle me demandait qui était la plus belle, je lui répondais, à chaque fois, que c’était toi, que je croyais morte et enterrée.
Je sais aujourd’hui ce qu’il advint de toi pendant ce temps. Tu as fait ce que tu devais faire pour survivre. Tu as usé de ta bonté pour te faire des amis, tu as su te rendre utile dans des tâches dont ta naissance et moi-même aurions dû te préserver à jamais. Mais je sais que tu attendais le bon moment, pour revenir. Des rumeurs courent sur une jeune personne masquée qui pendant ces années chercha à rassembler une armée de mercenaires, qui se battit contre un dragon gardant un fabuleux trésor pour les payer, qui passa la nuit dans une maison hantée pour en délivrer les esprits de ses propriétaires. Tes petits hommes de main parcoururent les contrées lointaines pour y trouver des compagnons, notamment un jeune prince dont tu fis un de tes lieutenants. Il s’était imaginé prendre les rênes de ton armée, et ce n’est qu’après un duel d’une journée entière que, enfin tombé au sol, il t’accorda son allégeance. D’après les dires de certains, tu en as fait ton élève, ton confident, et ton amant. J’entends qu’il est encore un peu vert, mais que son cœur est sincère, et sa lame, précise. Par deux fois, alors que ma reine venait te narguer dans ton quartier général, tu dus te faire passer pour morte. Et la dernière fois, alors que ton plan était finalisé, que tes armées allaient marcher sur le royaume pour en réclamer ton droit, alors que ma reine était si bien grimée qu’elle en était devenue méconnaissable, elle t’a, par la ruse et la fourberie, finalement fait tomber. Et pendant ce temps, je vivais encore à travers le goulot d’une bouteille.
Tout le pays par-delà les montagnes d’airain vint à ton enterrement. Tu fus enchâssée dans ton cercueil de verre, les armes à la main, les poings serrés, comme tu avais vécu tes derniers jours, ta beauté augmentée par la force de tes convictions et l’âpreté des combats passés. Ivre de douleur, ton amant s’est jeté sur ton cadavre, et en a délogé le morceau de pomme empoisonnée. Tous ont crié au miracle, et tu t’es, une fois encore, relevée. Tu as, une fois encore, pris le contrôle de ton destin. Tu as repris le contrôle de ta bande de ruffians et tu as marché, la tête haute, sur tes terres. Tu n’as montré aucune pitié envers celle qui avait tenté de te faire disparaître. J’aperçois encore ce qui reste de sa tête par la fenêtre de ma chambre. Vos noces ont été célébrées alors que vous étiez encore rouges de sang séché. Et maintenant tu viens ici. Je ne sais pas ce que tu veux, mais je ne saurai pas quoi te dire, et maintenant que j’ai couché ces mots sur le papier je tremble de me montrer à toi comme la larve immonde que je sais être devenu. Garde la dague que tu trouveras dans mon cœur, c’est le seul souvenir que j’ai gardé de ta mère. Ce sera mon cadeau de mariage. Malgré mon état misérable, malgré mes inaliénables fautes, malgré ma lâcheté et ma bassesse, sache que je vous ai aimées toutes les deux autant qu’un homme n’a jamais pu le faire, que je suis fier de toi, que tu as dépassé toutes les espérances d’un père, et que je repenserai à toi chaque seconde que je passerai en Enfer. Mais j’entends déjà les bottes de tes hommes monter l’escalier, et mon destin m’attend. Je t’embrasse, chère enfant. Puisses-tu un jour oublier ma traîtrise. Adieu.

jeudi, septembre 06, 2007

On writing

Today, I discovered that Maud, who's a good friend of Reb, has a blog, where she has posted two examples of her writing. It is always hard to judge these blog thingies, for they are both forums and diaries, showcases and windows to the soul. The latest text is pretty good, if you're into that sort of thing, the style is acceptable, sometimes brilliant, sometimes easyish... You kinda wish she'd grow up as a writer, because there's definitely something there, although sometimes deeply hidden.
Which brings me to my point : It has been pointed to me, recently, regarding something I'm working on lately but haven't shown to anyone save a select few, for reasons which I'm not even sure I can explain, it has, as I was saying before digressing, been pointed to me that my writing has improved.
I am not saying this to brag, I hadn't even noticed, I'm still not completely convinced it's true. But let us, for the sake of argument, consider this for a second : how have I improved ? In the last few years, I have been writing on and off pretty much all the time, for two very different purposes : the obvious first is the academic writing, which is basically the core of my job, producing texts of various lengths to explain what I think or have been thinking about. The second is what you read here on this blog, and have read in the green file I had in high school, or whatever. The interesting point is this : Be it in the academic field, or here in my various musings and stories, the way for me, and, I believe, for anyone who writes, to improve is to have written. If my latest work is indeed better than my previous musings, it is not because I have toiled and suffered more over it, if my thesis project is now found good by my boss, it is not because I've given it a lot more thought. In both cases, I achieved more, I hit closer to my goal (be this goal Science or Art), simply by having worked on something quite different. This is comforting on several levels :
First, it gives me hope that one day, despite my inherent laziness and insecurities, I might finish something of a reasonable length, and, maybe, consider publishing.
Second, it makes me feel better about not finishing some of the things I've abandoned for the time being, although with the hope I will finish it someday, don't lose hope.
Third, it may mean that someday I will be able, in my academic writing, to write things once and for all in the first go, which will save time.

All in all, I'm pretty glad about this great discovery. Don't get me wrong, I'm still plenty doubtful about my true potential as a writing person, but it has given me a clearer perspective on my career and on the things I enjoy doing. I hope I haven't bored you guys too much, and wish you all the best. And I hope this little post will have reassured those who maybe thought I'd not been working on more stories.

mardi, août 07, 2007

A little treat for my friends


Hello boys and girls, this is your favorite feathery friend, live from Lausanne, and kicking it old school today.

I have brought you a present. Something nice for all you boys and girls. This piece is a reorchestration of one of my favorite anime openings ever (a piece, I'm glad to say, that I was able to perform quite correctly at Pop'N'Music, back in Japan, just my little way of telling you I rock...)

So, it is my great pleasure, without further ado to let you enjoy a ska-punk version of... Well, if you have to ask, it's not worth the bother. Enjoy :

mercredi, août 01, 2007

Good news, everyone !

Il y a des jours comme ça où tout semble resplendir. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent, c'est un jour férié, j'ai bientôt un projet de thèse (oui ce sera fini à la fin de la semaine), et le titre de TF1 a pris 14% dans les dents. On devrait pas s'en réjouir, y a sans doute des gens sympas là-dedans qui vont -on sait comment ça marche- se faire virer. Mais quand même, le temps de cerveau diponible perd un peu de sa valeur. Encore un peu et il ne vaudra plus rien : on sera obligé de remplir tout ça, pour rentabiliser ! Réfléchissez-y les gens ! Des cerveaux pleins ! C'est pas une bonne nouvelle, ça ? Allez gros bisous à tous !

mercredi, juillet 25, 2007

La Peur

Spéciale dédicace à Bourgui qui m'a précédemment trouvé Lovecraftien, là je me lâche carrément :

La Grande Bête habite une caverne, au fond de la vallée.
Cette nuit, la lune lui chatouille les écailles de ses rayons et elle
S’ébroue. Elle se dresse sur ses pattes, elle hurle. Les villageois au loin
Se serrent, se répètent « C’est le vent, c’est le vent, ce n’est rien. »
Les épouses rappellent leurs maris, les parents visitent leurs enfants
Dans leurs lits. Ceux-ci se tiennent sans bouger, ne font pas de bruit,
Semblent morts. La peur engendre la peur, et cette nuit la Bête
Doit se repaitre. Les volets claquent, les portes...

La Grande Bête, réveillée, s’élance, du fond de la vallée.
Cette nuit, elle s’envole, au-dessus des nuages, des forêts
Elle obscurcit le ciel, rugissante, battant les arbres et les pâturages
De ses grandes ailes membraneuses. A l’air libre, son cri résonne
Sans entrave. Les villageois sentent les murs trembler, du plâtre tombe
Des toits, recouvrant tout d’un linceul blanc. Blancs sont
Les murs. Blancs sont les gens. Blanche est la peur, et cette nuit la Bête
Est en chasse. Les enfants pleurent, et crient.

La Grande Bête guette le village, ses serres plantées
Cette nuit, elle hume l’air, ses naseaux frétillent. Elle sent
L’odeur du sang, l’odeur de la peur, l’odeur des enfants.
Rien ne bouge plus. La scène est figée. On entend plus que
Ses feulements. Un, deux. Un, deux. La lune est claire. La Bête,
Presque déçue, s’élève de nouveau. Son envol effleure le clocher,
Les toits. Les villageois prient leur dieu. Ils se serrent les uns contre
Les autres. Mais la peur reste. Ils savent. Ils savent que leur cauchemar
Jamais ne finira. Un jour, bientôt, la Bête reviendra.

'No (je veux être un Lovecrate)

mercredi, juillet 11, 2007

Bonsaï

Et voilà une petite chose qui m'a beaucoup amusé. Je sais pas s'il y a une suite ou non, encore. Ca se tient déjà pas trop mal comme ça, peut-être ?

Flic-floc, la pluie tape sur les carreaux d’Emilie Senont, doucement tout d’abord, puis de plus en plus violemment. Emilie a vérifié déjà plusieurs fois que ses douze fenêtres étaient bien fermées. Rien ne doit briser la pureté de son logement. Elle a la phobie des taches, le dégoût de la saleté, et la haine des acariens. Elle est la seule personne, à sa connaissance, à utiliser exclusivement les patins et à forcer ses rares invités à en faire autant. Elle est la seule personne, à sa connaissance, à faire la poussière matin et soir. Elle est la seule personne, à sa connaissance, à laver et repasser ses rideaux une fois par mois. Son appartement semble inhabité, bien que constamment en ordre, comme si le temps n’y passait pas. Outre le réduit qui occupait ses pensées juste avant l’orage, elle a deux grandes chambres, bien qu’une seule lui serait nécessaire en toute circonstance. Un immense séjour occupe un coin de l’immeuble. Il est très lumineux. Le soleil, sur les bibliothèques d’acajou, donne à la pièce des tons chauds, très organiques. Elle n’en profite jamais, ou presque. Sa salle de bains, toujours éblouissante, est grande et fonctionnelle. Sa cuisine, de même. Elle est la seule personne, à sa connaissance, à utiliser le vinaigre d’alcool au premier millimètre carré de calcaire. Elle est la seule personne, à sa connaissance, à se coucher dans un lieu rigoureusement identique à celui dans lequel elle s’est levée. Elle en retire une certaine fierté, voire, lorsqu’elle est en présence de nuisibles voisins, ou autre racaille, la preuve de sa supériorité morale et de son inébranlable force de caractère. Emilie vit seule, la seule entité vivante (hormis cette chose, dans le réduit, mais est-elle vraiment vivante ?), en plus d’elle, est sa collection de bonsaïs. Une vieille connaissance lui a ramené le premier d’un voyage au Japon. Elle s’est tout de suite attachée à la petite plante torturée : la discipline de fer imposée à la matière organique brute à l’aide d’incisions millimétrées a tout de suite éveillé son intérêt. Elle s’est renseignée, à gauche, à droite, sur les diverses techniques et soins à apporter à ce genre d’expérience, puis elle a acheté d’autres boutures, d’autres pots, de nouveaux engrais, de nouveaux plants. Elle peut passer des heures à guetter sur ses petits amis les signes d’une excroissance nouvelle, d’une racine tordue, d’une tentative désespérée d’accéder à la lumière, au sol fertile. Rien ne lui fait plus plaisir que de passer du temps dans la petite pièce qui lui sert d’arboretum. La pièce ressemble à une jungle lilliputienne, une vieille ruine prise par les lianes, si ce n’est par sa propreté exemplaire. Emilie sort peu, reçoit rarement et seulement pour le thé. Elle n’a pas d’amis, seulement des connaissances. Les gens la trouvent étrange et guindée. Elle fait un peu peur, en vérité. Ses idées sont très arrêtées, sur tous les sujets. Elle s’est fâchée avec ses rares amies de jeunesse. Ses fréquentations sont donc limitées à des femmes de son âge facilement influençables, ou qui ne semblent capables de parler que du temps qu’il fait. Elles viennent chez elle, prennent le thé, et s’en vont rapidement. Néanmoins, Emilie n’en conçoit pas d’amertume. Elle a ainsi plus de temps pour s’occuper des trois domaines qu’elle apprécie le plus : son antre, son bonsaï, et la chose dans le réduit. Elle a lu des dizaines de livres à son sujet. Elle s’est replongée dans les lectures du catéchisme de ses jeunes années, ancien et nouveaux testaments, exégèses diverses. Rien ne l’a aidée. Elle s’est tournée vers des sources moins conventionnelles, le Petit et le Grand Albert. Elle a découvert certains détails, mais rien de plus que ce que la chose lui a déjà appris. Elle est donc en ce moment face à un problème : la chose habite son espace, pollue son chez-elle et ses pensées, s’insinue dans la perfection entropique de son existence. Elle a travaillé si dur, elle a tant donné pour son confort, pour sa sérénité, et ce parasite ruine tout. Elle en désespérerait si elle n’était pas toute autant emplie de rage. La chose (elle se refuse de l’appeler par son nom, ou par ce qu’elle prétend être) ne semble pas en mesure de partir, ou ne pas le souhaiter. Emilie a essayé, une fois, de raisonner avec elle, en vain. Alors, depuis, elle la torture du mieux qu’elle peut. Puisqu’elle se montre si peu coopérative, elle n’a qu’à souffrir. Elle emporte avec elle, chaque fois qu’elle se rend à l’église, une petite flasque qu’elle remplit au bénitier. Puis elle rentre chez elle, se saisit d’une pipette dont elle se servait à une époque pour préparer sa concoction de fleurs de sureau, ouvre la porte du réduit, fait lentement couler quelques gouttes sur la forme prostrée au sol, et attends les cris, les obscénités et les menaces. Elle brûlera dans les flammes. Elle sera lacérée par des fouets d’épines. Elle sera écartelée, violée, crucifiée, puis remise à neuf pour vivre à nouveau les mêmes tourments. Elle connaîtra mille souffrances pour l’éternité. Elle sera à sa merci un jour. Elle est, désormais, habituée. Elle connaît sa chanson. Elle a eu un peu peur, au début. Mais quand elle s’est rendu compte que la chose était impuissante, elle s’est apaisée. Et depuis, elle est devenue la tortionnaire de cette créature à la peau grise et informe, griffue et sale, échevelée et inhumaine. Et, si le sujet est pour elle un pensum, elle en retire quand même une satisfaction qu’elle ne saurait expliquer, peut-être plus encore qu’avec ses petits arbres. Elle ne sort presque plus jamais de chez elle, tellement cette présence lui est indispensable, tellement elle se languit, lorsqu’elle en est loin, de sa victime, de son trésor. Au commencement, elle se sentait justifiée dans sa sainte colère, comme investie d’une mission divine. Peut-être Dieu la testait-elle de cette manière ? Peut-être voulait-Il, dans Son infinie sagesse, faire d’elle l’une de Ses Elues, une guerrière sainte de la lutte ultime entre le Bien et le Mal ? Mais un jour, alors qu’elle contemplait une fois encore les chairs boursoufflées de la chose, celles sur lesquelles elle avait travaillé à l’instant, elle se rendit compte que ce n’était que le hasard, et lui seul, qui les avait ainsi réunis. Sa fierté diminuée, elle n’a pas changé d’attitude envers elle. Au contraire, si le hasard a fait d’elle la gardienne de ce secret, elle n’en sera que plus enthousiaste, elle n’en mettra que plus de cœur à l’ouvrage. Elle s’applique, donc. Elle a un carnet dans lequel elle note les effets de ses différents traitements sur la chose. Elle ne les montrera jamais à quiconque, mais elle agit sur son petit protégé avec la méticulosité qu’elle réserve à ces tâches qu’elle juge importantes et révélatrices de son caractère. Et le soir, dans son grand lit, elle tend l’oreille, cherchant les soupirs, les grognements, les gémissements. La plupart du temps, elle s’endort sur un sourire.

mercredi, juin 20, 2007

When worlds collide

Remember. In 1905, Max Weber wrote one of the seminal works in sociology. Now, here, you can finally discover (thanks to the Surrealist) what would happen if Weber turned his brilliant work into a Hollywood Blockbuster :

  • I always say a kiss on the hand might feel very good, but a protestant ethic lasts forever.
  • I have a head for business and a protestant ethic for sin.
  • Well, here's another nice protestant ethic you've gotten me into!
  • I see dead protestant ethic.
  • Everybody! Everybody wants a piece of protestant ethic!
  • Perfect organism. Its structural perfection is matched only by its protestant ethic.
  • I love the smell of protestant ethic in the morning.
  • First rule of Protestant Ethic Club is - you do not talk about Protestant Ethic Club.
  • Hello. My name is Inigo Montoya. You killed my protestant ethic. Prepare to die!
  • My mama always said life was like a box of protestant ethic.
  • When I invite a woman to dinner I expect her to look at my protestant ethic. That's the price she has to pay.
  • That protestant ethic is the pure, physical manifestation of Sadako's hatred.
  • You know the difference between you and me? I make protestant ethic look good.
  • Fear leads to anger. Anger leads to hate. Hate leads to protestant ethic.

So remember : "Every time someone says 'I do not believe in protestant ethic', somewhere there's a capitalist that falls down dead."

lundi, juin 11, 2007

Mes chers compatriotes, mes chères compatriotes,

Nous voici donc, à la lumière des législatives, à l’aube d’une jolie période qu’on nous annonce, comme le dit le Grand Intellectuel Enrico Macias, « Rien que du bleu, rien que de bleu ». Bon. Rien que du bleu. C’est cool, le bleu, c’est le ciel, c’est les M’n’M’s bleus, c’est le curaçao, c’est le jeans aussi. C’est cool les jeans. Les M’n’M’s on en parle même pas, surtout les bleus. Bon, bon. Mais c’est pas forcément ce bleu-là qu’on va avoir chez nous en immense majorité. Chez nous, le bleu va avoir le goût de la défaite. Il va avoir l’odeur du pognon. Il va sonner comme Johnny et Doc Gynéco, comme Mireille Mathieu, aussi. Il va avoir les jolies images de la télévision. Il va avoir la douceur du velours et de la soie pour les uns, la dureté du kevlar et du béton pour les autres.
On a un peu les jetons. C’est facile, « on a ». J’ai un peu les jetons, en fait. D’un autre côté, j’imagine que ça va être bien ! Après tout, j’ai entendu à la radio une dame qui disait qu’avec notre nouveau Président, la situation, scandaleuse, oui scandaleuse ! qui voyait son plus jeune fils tutoyer son instituteur n’a plus aucune chance de se produire ! Youpi ? Mais oui youpi ! Plus de tutoiement des instituteurs, plus de tutoiement des assistants à l’Uni non plus, là j’aurai de l’Autorité, quand mes étudiants ne me diront plus « tu », quand mes étudiants n’oseront plus répondre à mes questionnaires d’évaluation « J’aimerais qu’il s’habille mieux » (à la quasi-unanimité), quand le petit jeune avec qui l’autre jour j’ai débattu sur le réductionnisme boira juste mes paroles comme la Vérité qui vient forcément de ma bouche, puisque je suis, comme les valeurs prônées par la droite depuis qu’elle existe ou presque, au-dessus. J’ai un statut. Je dois respect et obéissance à mon patron, certes. Mais je suis aussi dans le corps intermédiaire. C’est comme ça qu’on nous appelle, les assistants, j’imagine que nos corps sont ni trop maigres, ni trop gros, intermédiaires, quoi. A moins que ce soit une question de hiérarchie. On a un patron, mais on est des profs, un peu, aussi. On en apprend tous les jours, mais on enseigne aussi à d’autres. Moralité de cette géographie sociale un peu rapide : les valeurs, celles de cette dame en tout cas, elles vont me protéger. Elles vont me donner la Force, elles vont me donner la Légitimité, Elles vont me donner, n’ayons pas peur des mots, l’Autorité. Fini le besoin de respect envers mes ouailles, plus besoin ! Finies, les questions du genre : « Vous avez trouvé autre chose, vous ? ». A partir du Bleu Infini, ce sera « J’m’en fous ». Et je m’en réjouis. Je m’en réjouis parce que je préfère qu’on ne me contredise pas, je préfère qu’on ne me coupe pas, je préfère qu’on m’écoute, avec Respect.
Avec le retour aux Valeurs, on dit n’importe quoi. Le retour aux Valeurs, c’est une valise dans laquelle on peut mettre le droit à la vie, le droit à la mort, le droit à la paresse, le droit des femmes à disposer de leur corps, le patriotisme triomphaliste, la ségrégation stricte des races, des classes, l’aliénation obligatoire, le contrôle policier totalitaire, la Discipline comme premier principe, yadda, yadda, yadda (parce qu’aujourd’hui moi aussi j’ai envie d’être ethnique). Mais heureusement on choisira avec notre Président les Bonnes Valeurs. Il les choisira pour nous. Et celles qui ne passent pas, que je propose d’appeler les valeurs baskettes (« Non, désolé, pas d’baskettes »). (En plus d’être ethnique, je fais dans le néologisme).
Tout le monde (enfin, tout ceux qu’on entend) dit : depuis la chute du mur, c’est la fin des idéologies. Peut-être que c’est ça, aussi, qui fait peur à tout le monde. L’insécurité que tout le monde croit voir partout, c’est peut-être juste la peur de ne plus vivre dans l’époque des idées, la peur de ne plus avoir rien à faire, la peur de ne plus avoir à lutter, pour soi ou pour les autres, la peur de l’ennui en fait. Ca, je connais. La peur de l’ennui, c’est celle qui me fait prendre un livre, une manette de PlayStation, un DVD, etc. dès que je sens que j’ai dix secondes devant moi. Je connais, je comprends, je suis prêt à pardonner. Oui, là je voudrais préciser un truc : je suis prêt à pardonner aux connes, aux cons, qui ont voté Jeans’n’Johnny, et qui s’apprêtent à le refaire allégrement dimanche prochain. Je suis prêt à pardonner aux connes, aux cons qui n’ont pas voté en mai et/ou qui n’ont pas voté dimanche. C’est pas entièrement leur faute. On les a roulé dans la farine. On leur a menti. Bon, le plus flagrant ces temps-ci, c’est les démentis sur un certain appartement à Neuilly, c’est les retards du chiffre officiel de chômage, malgré les récriminations même de ceux qui les produisent, et du rapport sur la police dans le 9-3, mais ça ne s’arrête pas là. On leur a dit que « quand même, quelqu’un qui se fait autant taper dessus MERITE d’être élu, parce que quand même le pauvre… » Ce genre de truc, soit dit en passant, me fait bien rire : Ca fait des années que la politique française me creuse l’ulcère, et personne ne vote pour moi… Je suis, nous sommes de la génération 80, à peu de choses près. C’est pendant les années 80 que nous nous sommes éveillés au monde, que la cartographie à l’intérieur de nos chères têtes blondes (ou Jaunes, ou Noires, ou de vos couleurs à vous, chers amis, chères amies) s’est dessinée. Et à l’époque on était déjà dans la fin des idéologies. Ce qui fait probablement de nous des non idéologues.
Pour votre édification personnelle, je suis allé chercher pour vous, dans le Petit Robert de la langue française, ce que veut dire « idéologie » :

1. Hist. philos. Système philosophique qui, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe s., avait pour objet « l'étude des idées, de leurs lois, de leur origine » (Lalande).

Bon, là par exemple, ok je veux bien. C’est vrai, après tout : ce n’est plus la philosophie qui étudie les idées, mais plutôt la science, depuis l’avènement de la psychanalyse d’abord, puis du cognitivisme, puis des neurosciences. Mais je ne crois pas que ce soit de ce sens qu’on parle.

2. Péj. Analyses, discussions sur des idées creuses; philosophie vague et nébuleuse.

AHA ! Là, on voit déjà mieux : C’est la fin des analyses et discussions sur des idées creuses ! La fin de la philosophie vague et nébuleuse ! Rien qu’à voir le battage médiatique autour du Loft il n’y a pas si longtemps : On n’était pas du tout dans la discussion sur une idée creuse. Les philosophies vagues et nébuleuses sont d’un autre âge : la Scientologie, le New Age, le Bouddhisme d’entreprise n’occupent jamais l’espace de débat. Le néolibéralisme, avec son commissaire-priseur omniscient et régulateur, constaté empiriquement bien entendu, ne repose en aucun cas sur une idée creuse : il repose sur la Foi ! La Foi dans un système qui a prouvé, en ‘29 déjà, alors qu’on le connaissait pas très bien pourtant, qu’on avait du mal à connaître ses risques (et donc qu’on ne faisait pas grand’ chose pour le réguler) à quel point il allait sauver le monde. Depuis ‘29, au lieu d’avoir posé des questions, d’être revenus sur certains principes, certains axiomes qui ne reposaient que sur les vœux pieux d’un bourgeois écossais du dix-neuvième siècle (qui d’ailleurs avait justement apporté, dans ses livres, une nouveauté : la rigueur scientifique dans l’étude de l’économie), on a trouvé la parade à la critique, on a trouvé la parade à l’analyse : on y a fait participer tout un chacun. Chacun d’entre nous peut, aujourd’hui, mettre son salaire dans cette grosse boîte. Certains d’entre nous, aux Etats-Unis surtout y sont contraints. Et depuis ’29, il y en a eu d’autres. Au milieu des années 80, un autre jeudi d’octobre. Au début des années 2000, un grand nombre d’étasuniens se sont retrouvés sans le moindre sou pour leur retraite suite à l’affaire Enron. Le système produit des richesses, certes. Mais il produit aussi des pauvres, beaucoup de pauvres. Et au lieu de critiquer, de réviser, d’analyser le système, on oublie juste de le mentionner. On ne discute même plus sur des idées creuses, on agit en les oubliant. Bref, plus d’idéologie au sens 2. Les idées creuses ne sont plus disputées, elles nous gouvernent, simplement.
Mais il y a un troisième sens à idéologie dans le Petit Robert :

3. (fin XIXe; vocab. marxiste) Ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe. « Ces biens bourgeois que sont par exemple, la messe du dimanche, la xénophobie, le bifteck-frites et le comique de cocuage, bref ce qu'on appelle une idéologie » (Barthes).

Et là, avec Barthes, on regarde la fin des idéologies avec un œil neuf. L’ensemble des idées, des croyances et des doctrines de notre époque, malgré la chute du mur, malgré le nettoyage (de surface en tout cas) des fascismes, malgré le consensus misérabiliste dans lequel tous les médias ou presque semblent s’être engoncés, est une idéologie. Il est un consensus. Il est l’habitus, au sens bourdieusien, non pas de classe, mais de notre génération. Mais il est tellement omniprésent qu’on en oublie ce détail, pourtant constitutif, ontologique de ce que nous vivons aujourd’hui. Notre consensus, chers amis, chères amies, est une idéologie. La fin des idéologies, comme on nous l’a vendue lorsque nous étions enfants, c’était le triomphe de CETTE idéologie, celle-là même qui gagne gentiment du terrain, élection après élection. L’idéologie a gagné les présidentielles, l’idéologie gagnera les législatives (elle les a déjà à peu près gagnées). L’identité nationale© est une idéologie. La toute-puissance du marché est une idéologie. La croissance comme nécessité est une idéologie. Et le retour aux valeurs est aussi une idéologie. La méritocratie est une idéologie. Idéologies contre lesquelles il convient de lutter dans les urnes, au moins. Une idéologie à laquelle il suffirait déjà de réfléchir gentiment. Bonne journée les gens, et aux urnes citoyen·nes, il y a moyen de limiter un peu les dégâts !

vendredi, mars 09, 2007

Lyrana(2)

A l’époque, un grand nombre de caravanes circulaient dans les Terres de Feu. Al-Keerna servait de plaque tournante, étant reliée par bon nombre de routes commerciales à la plupart des Empires et Royaumes du continent. Ceci s’avérait pratique, non seulement pour ses habitants vivant du commerce, mais aussi pour ceux et celles qui, comme moi, choisissaient une vie moins réglementée par les édits des magistrats du Calife (loué soit le commandeur des croyants !). Il n’était d’ailleurs pas rare que, lors du départ d’une caravane, l’on croise plus de personne à l’air résolument douteux que de marchands patentés avec qui l’on aurait fait des affaires quelques jours plus tôt. La situation n’étonnait plus grand’ monde, d’ailleurs, et rendait même service aux marchands : les malandrins les moins discrets payaient cher leur droit de passage, quant aux autres (dont vous aurez compris que je faisais partie), ils se faisaient discrets, tout en étant capables, pour la plupart, de défendre un convoi en cas d’attaque de pillards. Les caravaniers, donc, bénéficiaient d’un solide contingent de personnes dotées de talents peu communs dans leur milieu, et qui de plus ne demandaient que rarement paiement. Rarement, voire jamais, car s’ils avaient montré trop d’exigences envers leurs associés de fortune, ils auraient pu se retrouver, par un malheureux hasard, dénoncés aux autorités de leur lieu de destination, voire « égarés » dans le désert, destin des moins enviables s’il en est. Une sorte de consensus avait donc émergé de cet arrangement, et la philosophie des uns comme des autres était la cohabitation polie.
Après avoir semé les gardes, je décidai donc de rejoindre l’une de ces caravanes. Je me préparai tout d’abord pour mon départ : empruntant une ruelle, je saisis au hasard une djellaba de teinte rouge clair semblant correspondre à ma stature, un keffieh blanc et bleu très digne, ainsi qu’un foulard rouge que je nouai à ma taille. Prenant une profonde inspiration, je modifiai la forme de mon visage, me donnant un air patibulaire de vieux renard des sables. Ma magie est grossière, certes, mais particulièrement efficace, et elle m’a sauvé la vie bon nombre de fois. Ensuite, je m’approchai de la sortie de la ville. Avisant un marchand seul, traînant derrière lui un seul dromadaire, je l’attirai dans une ruelle contre la promesse d’une affaire, l’assommai, et saisit la bride de l’animal. Je jetai un œil sur mon butin : rien de répréhensible, seulement de belles étoffes teintes. Satisfait, je me rendis aux portes de la ville. Le chef caravanier était le légendaire Shah-Zaman, dont on racontait qu’il était né dans une caravane, à même le dos d’un dromadaire, et qu’il n’avait jamais passé plus d’une nuit en-dehors du désert. C’était un petit homme trapu, vêtu de bleu poussiéreux, de teint presque noir tellement il passait de temps au soleil. Sa peau était sèche comme le désert et prenait la texture du parchemin. Il était glabre, et l’on racontait que tous les matins il se rasait sans jamais descendre de sa monture. Il était réputé dur en affaires, intraitable au sujet de la sécurité des membres de sa caravane, immodérément loyal, et impitoyable avec les rares bandits qui osaient encore, par ignorance ou surabondance de témérité, s’attaquer à ses convois. Je m’approchai de lui pour lui demander humblement la permission de me joindre à son cortège. Il me dévisagea des pieds à la tête, sembla satisfait de ce qu’il avait sous les yeux, et m’assigna une place dans la caravane. Il me fit mille recommandations, avisées et sages, ainsi que mille menaces pour le cas où je refuserais de m’y plier. Le désert, ces temps-ci, était encore moins sûr. Des rumeurs persistantes lui avaient été colportées du nord au sud. On parlait de convois entiers avalés par le désert. De cris horribles résonnant la nuit dans les oasis. De bandits étranges capables de mener une embuscade en un éclair avant de disparaître instantanément, avalés par les ombres. De bêtes féroces, excitées par d’incompréhensibles forces et bien plus rusées qu’à leur habitude. On murmurait que les Efrit avaient décidé de mener la guerre aux peuples du désert, qu’un puissant dragon avait formé un pacte avec eux. Et ainsi de suite. Je ne puis juger si les dires de Shah-Zaman étaient exagérés ou non. Malgré tout, celui-ci était un voyageur chevronné, et bien que le connaissant mal je n’avais aucune peine à ajouter un crédit certain à ses paroles. La suite du voyage, d’ailleurs, lui donna en partie raison, et ce n’est que grâce à ses conseils, ainsi qu’à l’aide de ma maîtresse, que je pus revenir du désert sain et sauf. Mais la chance, peut-être, ou l’Eternel, m’avaient réservé un rôle plus important que de périr parmi les sables.

lundi, janvier 08, 2007

Lyrana(1)

Alors pour changer un peu d'Arkham et de son ambiance morbide, et pour faire dans le plus simple et, je l'espère, plus rapide à écrire, je vous soumets un petit truc qui me trotte depuis un moment dans le melon :

"Voici l’histoire de ma maîtresse, grande et sublime Barbare, puissante magicienne domptant les éléments, légendaire pourfendeuse du Drakoniste Putréfax, et impératrice pour cent jours de l’Empire des Plaines. Mon nom est Kykk, Sayid Kykk. J’étais voleur et illusionniste dans les Terres de Feu, le continent du Sud. Ceci est l’histoire de comment j’ai rencontré Lyrana à la Blanche Lame. A l’époque, je n’étais plus vraiment en odeur de sainteté à Al-Keerna, ma capitale. On m’avait condamné à plusieurs sentences de mort consécutives, et les nécromanciens officiels du Calife (loué soit le commandeur des croyants !) se réjouissaient déjà d’expérimenter sur mon corps torturé mille supplices avant de m’achever pour me ramener ensuite à la vie et trouver d’autres manières de me briser. La Faculté de Nécromancie toute entière avait été mise à contribution, et une rumeur persistante, colportée par les étudiants dans les tavernes, racontait que le Calife (loué soit le commandeur des croyants !) avait promis une petite fortune à celui qui trouverait un sort permettant de garder mes yeux et mon esprit en vie alors que le reste de mon corps était dévoré par ses molosses, spécialement invoqués des Enfers en prévision de mon sort inévitable. Heureusement, j’étais un menteur assez exceptionnel, et possédais un talent inné pour le déguisement, pouvant déformer ma voix et mon physique à un degré tel que je devenais tour à tour une courtisane au regard de braise, un gros et gras eunuque, ou un cavalier du désert hâlé par le soleil. Ma mère, avant de me chasser de chez elle, me disait toujours que je devais avoir du sang d’Efrit. La réalité, sans doute moins glorieuse, faisait remonter mes origines à un mendiant quelconque et à l’une des soirées trop arrosées de la Guilde des Marchands, mais d’un autre côté, on aurait pu raconter cela de tous mes frères et sœurs, ainsi que de la plupart de mes cousins. Al-Keerna, à l’époque et comme je l’ai déjà dit, était la capitale des Terres de Feu, une immense cité dont la puissance et la beauté ne trouvaient leur égal nulle part ailleurs, quoi qu’en disent les mauvaises langues. La blancheur seule des tours du Grand Palais, toutes plaquées d’ivoire et d’ors, étincelantes au soleil suffisait à faire resplendir la ville à des lieues à la ronde, mais ce n’était pas son unique attrait. Les couleurs chamarrées des mille tentes du grand bazar, où tout pouvait se vendre et s’acheter, l’odeur des épices respirant sous le soleil du désert, le charme ravageur de ses habitants, le regard de braise de leurs sœurs, les étincelles et merveilles en tous genres s’échappant de l’Université de Magie et Arts de l’Esprit, les murailles majestueuses, construites, d’après la légende, par des démons du désert, et complètement infranchissables même par le plus adroit des voleurs (et je sais de quoi je parle, parole !), bref tout concourait pour faire de ma ville le Joyau des terres explorées (et, j’en suis toujours sûr, celui du reste du monde). Le Calife (loué soit le commandeur des croyants !), avait su composer avec toutes les différentes factions, tribus, guildes commerciales, ainsi que la mauvaise volonté générale de sa population pour instaurer une paix stable, du moins en surface. Moi-même, j’appréciais et respectais le Calife (loué soit le commandeur des croyants !), malgré un léger désagrément à propos de la propriété des trésors trouvés par hasard dans son palais. Et même s’il avait juré ma mort lente et douloureuse, il m’avait laissé une petite chance de fuir : aucun Efrit n’avait jamais été lancé derrière mes babouches, ce qui témoignait d’une bienveillance que je savais qu’il était capable d’oublier pour ceux qu’il désirait vraiment éventrer, pendre, étrangler ou décapiter. Il faut dire que, parmi les joyaux que j’avais trouvés dans son palais, et par conséquent gardés pour les protéger des voleurs, le plus précieux à ses yeux était la vertu de la plus jeune de ses courtisanes, qu’il aimait beaucoup, mais que justement il se refusait de chasser de son harem (ou pire, passer par le fil du sabre du bourreau) pour impureté. Il avait écouté longuement les discours de ses philosophes et théologiennes sur la nature de l’homme et de la femme et s’était fait l’opinion qu’une femme, même qualifiée d’impure par le conseil des Anciens, ne portait pas forcément l’opprobre sur l’homme avec qui elle vivait. Néanmoins le conseil était passablement puissant dans notre ville, et porter au grand jour le fait qu’une de ses femmes avait fait entorse aux vœux de leurs justes noces l’aurait probablement affaibli, brisant le fragile équilibre qui faisait de notre ville une cité prospère et paisible. Par conséquent, en homme juste et fin stratège, il avait décidé de menacer publiquement ma mort d’être la pire de toutes les morts de la ville, tout en évitant de nous plonger dans un procès risquant de s’avérer embarrassant pour nous deux. J’étais donc plus ou moins en sécurité derrière mon secret mais, comme le disait le poète, « un carreau d’arbalète pénètre en général le plus profond des mystères », et j’avais décidé de quitter Al-Keerna pour aller voir une partie du vaste monde. J’étais donc passé faire mes adieux à ma mère, qui en avait profité pour faire appeler les gardes du Calife (loué soit le commandeur des croyants !), et après les avoir semés m’étais mis à la recherche d’une caravane suffisamment grande pour y passer inaperçu. "